Star Scrap







TOME I : Hoverbus de l'enfer

CHAPITRE XIX




Le Déjeuner I


Tiyo se réveilla. Quelqu’un venait de cogner à la porte de sa chambre. Avant même qu’il ne réagisse de quelque façon que ce soit, il entendit une voix. Elle appartenait bien entendu à la personne qui venait de frapper.

- (Mastraphe) : Levez-vous ! Le déjeuner sera servi sous peu. Prenez vos effets personnels, quelqu’un nettoiera les chambres pendant le repas.
- Tiyo : Yea... On arrive.
- Friyo : Hm ?
- Tiyo : Envoye, lèves-toi... on va aller manger avec les autres hyènes.
- Friyo : Manger ? OK.

Tiyo descendit du lit, s’habilla et rassembla ses affaires. Friyo l’imita, en version plus lente et maladroite. Quelques minutes après l’appel de Mastraphe, ils sortirent de la chambre et attendirent que les autres finissent de se préparer et les rejoignent dans le corridor.

- Mastraphe : Vous voilà tous présents. Vous êtes prêts ? Alors, descendons.

Tiyo regarda autour de lui et constata que Mastraphe se trompait. En effet, Sesgo, Malacos, ErsEdge et Simfi manquaient à l’appel, ainsi que Navalle.

- Tiyo : Attendez... où ils sont, les autres ?

De prime abord, personne ne répondit.

- Saraja : C’est dur à dire : Sesgo et Malacos étaient dans la même chambre, même affaire pour ErsEdge et Simfi, yea. Puis pour Navalle, je ne sais pas... je ne l’ai pas entendue s’en aller. Je me suis réveillée à un moment donné; tout avait l’air correct. Elle était dans son lit puis elle dormait.

Mastraphe intervint.

- Mastraphe : Ne vous en faites pas pour vos amis. Vous les reverrez d’une façon ou d’une autre. Deux d’entre eux vous attendent déjà en bas. Vous rejoindrez les autres sous peu.
- Judese : Ah, bien tant mieux, d‘abord !
- Mastraphe : Je crois qu’ils ont eu une nuit plutôt agitée...

Mastraphe lança à ses invités une sorte de sourire satisfait, victorieux, avant de se diriger vers les escaliers. Tiyo sentit qu’elle sous-entendait quelque chose. Méfiant, il décida de fermer la marche. Son frère l’attendit, sans réaliser que Tiyo préméditait leur retard. Tiyo engagea alors discrètement la conversation avec celui-ci.

- Tiyo : Qu’est-ce que tu en penses, toi ?
- Friyo : Qu’est-ce que je pense de quoi ?
- Tiyo : De ce qui se passe ici-dedans ! Tu trouves pas que c’est vraiment pas droit !?
- Friyo : Euh... yea...
- Tiyo : Penses-tu la même chose que moi ?
- Friyo : Yea, c’est vraiment trop hot, Sesgo s’est tapé la maîtresse.

Tiyo regarda son frère avec presque autant de surprise que de découragement.

- Tiyo : Écoute, j’ai pas encore de preuves, et ce serait trop long de t’expliquer, mais fais attention.
- Friyo : OK !

Ils arrivèrent à l’escalier, qui gémissait son désespoir habituel, en plus de quelques nouvelles sonorités de vive douleur, depuis déjà un ou deux instants puisque les autres élèves les devançaient, eux-mêmes précédés par Mastraphe.

- Tiyo : Il faut que j’aille vérifier de quoi. Je vais vous retrouver dans quelques minutes. Va avec les autres, puis si jamais quelqu’un pose des questions, trouve une excuse. Tu peux me couvrir ?
- Friyo : Yea. Comme quand tu foxais des cours.
- Tiyo : Yea, c’est comme cela que je veux que tu fasses. T’as tout compris !

Tiyo attendit que les autres entrent dans une des pièces centrales, disparaissant ainsi de son champ de vision, avant de sauter les dernières marches le menant au rez-de-chaussée. De mémoire, il parcourut rapidement le même trajet que celui emprunté au cours de la nuit. Arrivé à l’endroit où il se retrouva face à face avec Simfi, il se rappela les paroles de ce dernier : «... sauf que j’ai trouvé Dunwill, yea, qui s’est enfermé dans un genre de petite pièce vraiment creuse, dans un corridor caché là-bas.». Tiyo se hâta vers la direction générale indiquée par Simfi. Il trouva bientôt le corridor en question, dans lequel il s’engagea. À quelques mètres devant lui, il vit une porte ouverte, à sa droite. Il s’approcha prudemment, sans faire de bruit, puis se plaça devant l’ouverture de la pièce. Il s’agissait d’une remise consacrée au rangement d’objets pour l’entretien. À première vue, celle-ci était vide. Un second examen révéla quelques traces de sang encore fraîches. Peut-être était-ce celui de Dunwill ? La méfiance de Tiyo se changea en une lourde suspicion.

Tiyo rebroussa chemin d’un pas décidé et, chemin faisant, réfléchit sur la situation. Il devait absolument tirer tout cela au clair avant que la situation ne devienne catastrophique. Que pouvait-il bien faire ? Simfi n’interviendrait sûrement pas, peureux et naïf comme il était; il ne devait rien comprendre de tout ce qui se tramait. Il faudrait que Tiyo prenne les choses en main avant que le piège ne se referme sur eux et elles de façon définitive. Peut-être était-il trop tard pour certain-e-s; peut-être même certain-e-s étaient-ils et elles déjà passé-e-s du côté des membres de la communauté... Que faire ? Il se rappela que Simfi, rapportant les paroles de Dunwill, évoquait la possibilité qu’Odroca puisse les aider. Odroca... voilà le levier sur lequel il fallait exercer toute la force de pression disponible.

Tiyo franchit le cadre de porte donnant sur la salle à manger, fit deux pas, puis s’arrêta avec une allure incroyablement dominante : sourcils froncés, regard de celui «à qui on ne la fait pas», poings serrés, épaules en position large donnant une impression de carrure imposante, dos bien droit. Il explora la salle du regard avec son habituelle attitude de confrontation, amplifiée par sa détermination. Tiyo remarqua qu’ErsEdge et Navalle étaient présent-e-s à table. Sesgo, Malacos et Simfi manquaient toujours.

Tiyo se rapprocha. ErsEdge racontait quelque chose à Saraja tandis que les autres écoutaient. Navalle faisait exception : avec un regard vide et une immobilité presque parfaite, elle dormait pratiquement.

- ErsEdge : Yea, comme je te dis, je sais pas comment je me suis fait cela... j’avais pas cela hier soir en me couchant.

ErsEdge montra une blessure, d’apparence récente, à son bras gauche. Elle ressemblait vaguement à une grosse morsure.

Les hyènes aperçurent Tiyo. Ils et elles le saluèrent comme si de rien n’était.

- Friyo : Yea, salut ! Et puis, les toilettes ?

Friyo dit cela avec une fierté excessive, trop heureux qu’il devait être de lui montrer, avec une insubtilité monumentale, que quelqu’un lui avait posé une question sur son absence et qu’il l’avait adéquatement couvert. Même s’il manquait de finesse, ce signal empêcherait au moins Tiyo de soulever des doutes chez les autres en contredisant l’excuse trouvée par son frère.

Tiyo salua les autres jeunes discrètement avant de prendre place à table à côté de Friyo. ErsEdge continua son récit. Il parlait lentement, comme s’il se relevait d’une nuit blanche. Une fatigue d’une lourdeur sans équivoque se lisait sur son visage. Des erreurs d’élocution parsemaient son propos, néanmoins cohérent.

- ErsEdge : C’est pas droit; je suis fini comme si j’avais fêté toute la nuit et, aussi, comme si j’avais fêté, bien, je me souviens de rien, yea.
- Judese : Pourtant, moi, j’ai super bien dormi.
- Friyo : Yea, moi aussi.

Tiyo écoutait la discussion de façon distraite, avec peu d’intérêt.

- ErsEdge : J’ai l’idée que j’ai fait un rêve hyper fucké. J’ai rêvé que j’étais attaché sur une chaise. Je pouvais pas bouger. Sesgo relaxait dans un genre de gros baril en bois qui ressemblait à un bain, mais rond. Comme un gros spa avec du jus brun-mauve. Et y’avait Malacos, pendu au plafond par les pieds. Là, y’a Simfi qui est arrivé, à un moment donné, aussi... il tenait pas debout, puis un autre gars le soutenait, je ne sais pas trop qui... et je me souviens de rien d’autre. C'est pas mal embrouillé.
- Judese : Euaah, c’est dégueulasse...
- Coalano : Ouen, on pourrait faire un film d’horreur avec des rêves de même ! On appellerait cela La Salle de bain de l'enfer.
- Tiyo : L’idée est peut-être bonne, mais le nom est vraiment à chier.
- Saraja : Yea, tu pourrais faire mieux, franchement.
- Coalano : Faudrait le retravailler...
- ErsEdge : C'est que... c'était pas une salle de bain...

La fin du rêve d’ErsEdge intrigua Tiyo au plus haut point. Il le fixa et fronça les sourcils. ErsEdge, cependant, regardait ailleurs; il ne remarqua donc pas Tiyo.

- Saraja : Mais, euh, ErsEdge, c’est drôle que tu dises cela, parce que j’ai vu Simfi dans le corridor, la nuit passée... il disait que t’étais parti de la chambre, yea.
- ErsEdge : Parti ? Où cela ? Je me souviens pas être sorti, là. J’ai juste rêvé cela, yea.
- Saraja : Bien, je le sais-tu, moi ?

Tiyo se demanda dans quelles circonstances Saraja avait rencontré Simfi la nuit dernière. Peut-être l’avait-elle suivi ? Pourquoi faire ? Son rôle dans toute cette histoire restait nébuleux, comme celui de Navalle, qui n’était pas du tout présente d’esprit. Et puis, pourquoi Simfi et les autres manquaient-ils encore à l’appel ? ErsEdge, quant à lui, semblait trop dérouté dans son état actuel pour être à l’origine de quoi que ce soit volontairement. Tiyo regarda les autres. Son frère, Friyo, ainsi que le couple formé par Judese et Coalano, agissaient normalement. Trop normalement; ne trouvaient-il et elle pas que quelque chose de louche se passait ? Qu’est-ce qu’il leur faudrait pour commencer à avoir des doutes ?

Des bruits de pas bruyants approchèrent. Les élèves se retournèrent vers une des portes donnant sur la salle à manger. Odroca entra, seule, portant un plat couvert.



Le Déjeuner II


Les hyènes et leurs satellites (parasites, selon Tiyo) observaient Odroca tandis que celle-ci approchait d'eux-elles. Elle déposa un large plat en acier inoxydable recouvert d’une cloche opaque faite du même métal au centre de la table.

- Odroca : Je vais chercher les autres plats. Je reviens faire le service après. Attendez, ce sera pas long.

Odroca retourna vers les cuisines. Dès qu’elle eut le dos tourné, Friyo ne put s’empêcher de soulever légèrement le couvercle du plat. Une odeur assez particulière, jusqu’alors inconnue des jeunes mais pas du tout désagréable de prime abord, se répandit dans les environs de la salle à dîner.

- Coalano : C’est quoi qu’on va manger ?
- Friyo : Je suis pas sûr. C’est un genre de ragoût qu’il y a là-dedans, yea.

La lourdeur anticipée de ce premier repas de la journée fut reçue avec plus ou moins d’enthousiasme.

- Judese : Haaaan... du ragoût pour déjeûner ?
- Coalano : Bien quoi... cela ou autre chose, tu sais...
- ErsEdge : Cela sent crissement bon, en tous cas, yea.
- Friyo : Cela va faire du bien, yea; cela fait un bout qu’on n’a pas mangé pour de vrai, et puis moi, les galettes, là...
- Tiyo : C’est droit; même si toi, cela ne devrait pas te faire trop de mal de sauter un repas de temps en temps.

(Oui, je sais, je l'ai déjà faite, celle-là.)

Pour en arriver à préparer ce plat, ainsi que les autres qui suivraient sous peu, Odroca cuisina une bonne partie de la nuit – la seconde moitié de celle-ci, pour être exact. Les constituantes de ce ragoût aux trois viandes – une spécialité locale à chaque fois unique – lui avaient été apportées à différents moments. La troisième viande arriva aux dernières heures de la nuit, livrée par une des membres de la communauté. La première viande (apprêtée en cubes) avait reposé plusieurs heures dans un mélange de base de boeuf, de vin rouge et de poivre en grains. La deuxième (effilochée), dans une marinade d’huile végétale, de thym et de persil. La troisième, qui fut hachée avant d’être assemblée en boulettes enfarinées cuites deux fois, avait été épicée surtout au clou de girofle, à la muscade et à la cannelle. Odroca fit longuement mijoter le tout dans un bouillon qu’elle finit par réduire en sauce. À en juger par l’odeur, des oignons et du fromage, à un moment ou à un autre, devaient avoir fait partie du mélange. Un seul ingrédient manquait au ragoût : l’ail. Or, la communauté ne s’en procurait jamais à cause des allergies de Mastraphe à cet aliment. Qu’à cela ne tienne; Odroca savait maintenant, grâce à ses apprentissages culinaires raffinés au sein de la communauté, improviser avec les épices disponibles.

Lorsque la senteur du ragoût parvint aux nez, puis aux cellules olfactives de Tiyo, elle lui en rappela spontanément une autre. Il s’agissait d’une odeur semblable, mais, selon son souvenir, l’arôme d’oignons et de fromage était autrement plus dominant, et le tout devait avoir soit fermenté, soit moisi, soit pourri, parce que... Quelques secondes plus tard, Tiyo réalisa quelque chose de pratiquement inconcevable et, par conséquent, d’extrêmement paniquant. Il se leva immédiatement et partit en flèche vers les cuisines. Les autres jeunes le regardèrent avec un étonnement non dissimulé. Dans l'intervalle, ErsEdge questionna Friyo du regard, en lui montrant le revers de sa main et en secouant légèrement la tête; après tout, c’était son frère, peut-être savait-il quelque chose sur la cause de cet agissement soudain ? Celui-ci haussa les épaules, se rendant par le fait même aussi profondément inutile que d’habitude.

Sur le pas de la porte des cuisines, Tiyo lança, d'un ton autoritaire, une demande ferme à ses ami-e-s.

- Tiyo : Touchez à rien avant que je revienne; mangez surtout pas.
- Friyo : Qu’est-ce tu fais ?
- Tiyo : Ce sera pas long. Je veux juste checker de quoi.

Tandis que la perplexité et la confusion des autres jeunes dépassaient un nouvel ordre de magnitude, Tiyo entra dans les cuisines avec détermination. Odroca ajoutait sa touche finale à la préparation des différents mets et ne s’attendait absolument pas à ce qu’un des invités quitte la salle à manger pour venir la voir. Elle fut surprise deux fois plutôt qu’une lorsque, effectivement, Tiyo la confronta directement, sans introduction.

- Tiyo : Là, là, il y a quelque chose de vraiment pas droit qui se passe ici-dedans.
- Odroca : !
- Tiyo : Tu vas me dire ce qui se passe, yea.
- Odroca : Quoi ? Vous n’êtes pas supposé venir ici. Vous devriez être avec les autres.
- Tiyo : C'est justement de cela que je viens te parler. Où sont les autres ?
- Odroca : Les autres ? Quels autres ? Dans la salle à dîner, peut-être !!
- Tiyo : Arrête de faire l’innocente, siboire ! Les autres, là, c’est Sesgo, Malacos et Simfi. Les trois hyènes ne sont pas là. Où ils sont ?!
- Odroca : Eh bien, euh... je ne sais pas... il faudrait peut-être demander à Mastraphe...

Bien que la servante était visiblement déroutée par les demandes agressives d’un des invités, elle ne semblait pas terriblement sincère. Du moins, pas suffisamment au goût de Tiyo. Il reprit vivement l’interrogatoire.

- Tiyo : Et Dunwill, aussi ! On sait que tu le cachais. Il nous a dit que t’étais supposée de le faire sortir. C’est quoi, cela ?! Tu sais des affaires, toi-là; t’es pas droite.

Déroutée, à découvert, la servante resta muette quelques secondes.

Pendant ce temps, dans la salle à manger, ErsEdge et les autres entendaient Tiyo crier après la domestique. Les jeunes se regardèrent, incertains sur ce qui pouvait bien contrarier Tiyo à ce point. En entendant l’échange entre un des siens et Odroca, ErsEdge évalua que Tiyo, de par l’agressivité de sa voix, dépassait les bornes. Sa conduite envers une des hôtesses, une subalterne qui ne leur avait rien fait de mal de surcroît, était tout simplement indigne. Il se leva péniblement et se dirigea vers la première cuisine, question de le ramener à l’ordre.



La Triste vérité


Alors que Tiyo attendait la suite – une réponse de la servante, en toute probabilité – et qu’Odroca restait muette parce que toujours sous le coup de la surprise, ErsEdge entra dans la pièce. Il explora rapidement la première cuisine du regard. Ce qu’il ressentit alors le distrait de sa supposée (et auto-déclarée, oui) mission de médiateur.

- ErsEdge : Je me rappelle pas d’être venu ici, mais j’ai déjà vu cela. Il n’y a pas longtemps, yea.
- Tiyo : Han ? De quoi tu parles ?

ErsEdge l’ignora, absorbé, fasciné par la singularité de son sentiment.

- ErsEdge : Même que...

Sans compléter sa pensée, et en se préoccupant encore moins de la communiquer, car lui seul savait à quoi il pensait à ce moment-là (moi-même, je ne suis pas trop certain de comprendre, cela semble assez flou), ErsEdge se dirigea vers la porte qui menait à la deuxième cuisine, l’ouvrit avec vigueur, puis entra.

Alors qu’ErsEdge disparaissait dans l’autre pièce, Odroca se resaisit.

- Odroca : Dunwill ? Qu’est-ce qui lui est arrivé ?
- Tiyo : Comment cela que tu le sais pas ? Tantôt, j’ai vu du sang à la place où il était la nuit passée, dans le cabanon, là.
- Odroca : Ah non !! Ils l'ont découvert; peut-être qu'ils m'ont suivie...
- Tiyo : Qui cela, «ils» ?
- Odroca : Les autres d’ici, qui habitent ici...

ErsEdge examina avec une attention soutenue chaque objet présent dans la deuxième cuisine. Les murs de la pièce étaient faits en pierre, des pierres du même genre que celles utilisées dans la construction des murs extérieurs du bâtiment. Une massive porte en bois, renforcée à différents endroits par des ornements de métal noir travaillé, se trouvait en face de lui, au fond de la pièce. À droite, une grande cuve de bois reposait, vide. Une odeur de marinade composée en partie de vin s’en dégageait. Plus près d’ErsEdge, toujours à droite, une sorte de grill et un large comptoir près duquel des couteaux étaient disposés ergonomiquement devaient servir à dépecer la viande et à faire cuire des steaks. À gauche, la présence de poulies et de cordes au-dessus d’un drain suggéra à ErsEdge que la viande était probablement pendue là en gros morceaux en attendant d’être taillée par une personne faisant office de boucher-ère. Le regard d’ErsEdge se posa sur une lourde chaise en bois avec des accoudoirs. Étrangement, plusieurs épaisses ceintures de cuir étaient disposées tant au niveau des chevilles, des genoux et des poignets que des bras. Il y en avait même une pour le cou. Pourquoi la deuxième cuisine, qui était aussi une boucherie, comportait-elle une chaise de contention ? ErsEdge crut sentir une odeur de viande, mais il réalisa que ce n’était pas exact; il s’agissait véritablement d’une odeur de mort.

Surpris et intrigué, et un peu angoissé aussi, ErsEdge revint dans la première cuisine.

- ErsEdge : Fuck ! L’autre cuisine, c’est comme dans mon rêve... !!
- Tiyo : T’as peut-être pas rêvé, hyène...

ErsEdge repensa aux ceintures de cuir de la chaise. En examinant sommairement ses jambes et ses bras (après avoir relevé ses manches et le bas de son pantalon), il découvrit des rougeurs légères sur sa peau qui – comme par hasard – étaient de la même forme et de la même taille que les ceintures de cuir en question. ErsEdge et Tiyo se jetèrent mutuellement un regard intense, paniqué.

- ErsEdge : J’ai peut-être pas rêvé, yea, yea, yea ! Fucking shit de crapules que c’est pas droit !! Cela veut dire que je sais pas trop comment je me suis ramassé là, ou pourquoi, mais j’étais attaché sur cette chaise-là pendant que Sesgo baignait dans la grosse cuve et que Malacos, mort et à l’envers, pendu au crochet, se vidait dans le drain par le cou ! Et c’est là que Simfi est entré avec l'autre, là... Je ne me rappelle pu du reste, yea.
- Tiyo : Yea, c’est comme pas pour rien que le ragoût sent un peu comme Simfi, d’abord...
- ErsEdge : Et moi, qu'est-ce que je crissais là ?!

Odroca, stupéfaite, semblait complètement dépassée par les événements.

- Tiyo : Odroca, on va avoir des problèmes avec le monde pour qui tu travailles, yea.
- ErsEdge : On en a déjà pas mal.

À l'exception d'une seule d'entre eux-elles, les jeunes, inquiet-ète-s et curieux-ses par rapport à la conversation des plus animées qui s’éternisait et ce, en dépit de l’intervention d’ErsEdge, accoururent. Ils arrivèrent juste à temps pour entendre le témoignage d’Odroca. Pour sa part, Navalle resta calmement assise à table, à moitié consciente de ce qui l'entourait.

- Odroca : Je ne sais pas trop ce qui se passe, mais les visiteurs qui viennent ici entrent, restent un petit bout, et à un moment donné... Je ne suis pas au courant de ce qui leur arrive, tu sais, s’ils quittent, disparaissent, ou bien quoi...
- ErsEdge : Ils repartent pas, cela a l’air... Et puis c’est toi qui les cuisines, yea.

Tandis que les jeunes se regardaient avec consternation, Odroca s’effondra. Elle pleurait, anéantie de réaliser qu’elle avait commis autant d'atrocités depuis un bon bout de temps déjà. Les visages de toutes les personnes ayant séjourné parmi la communauté depuis son arrivée défilèrent dans sa tête avec une regard accusateur.

- Odroca : Je... ce n’est pas de ma faute... je ne savais pas... je ne sais rien ! Un jour, notre hoverbus s’est écrasé dans la région. Le monde de la communauté, ils m’ont accueillie alors que j’étais sûre de mourir de froid et de faim. C’est grâce à eux que j’ai survécu. Ils ont été bons avec moi. Mais depuis ce temps, ils me retiennent prisonnière ici et je suis leur esclave... Ils ne me disent jamais rien ! Je suis enfermée dans ma chambre sauf quand ils ont besoin de moi. Je... je... je ne savais pas pour vos amis... ni pour les autres ! Ils m’ont réveillée très tard hier, dans la nuit, et m’apportaient de la viande de temps en temps... Ils ont dû les tuer avant.

Un moment de silence et d’hésitation s’écoula dans l’angoisse. Tiyo voulait bien croire en la sincérité d'Odroca, et faisait des efforts en ce sens, mais quelque chose ne fonctionnait pas... Et si sa soi-disant prise de conscience n'était que du théâtre ? Elle en faisait trop pour que ce soit authentique. Si elle était aussi innocente qu'elle le croyait, comment avait-elle su que Dunwill aurait des ennuis ? Pourquoi l'avait-elle caché ? Avait-il fait quelque chose de mal ? Peut-être en avait-il trop appris sur les membres de la communauté ? Alors que la méfiance, en fait, la paranoïa de Tiyo l'empêchait de véritablement sympatiser avec la servante, ErsEdge reprit le rôle du meneur et ramena les questions de survie, fort actuelles, sur la table.

- ErsEdge : Il faut calicer notre camp d’ici.
- Coalano : Ouais.
- Tiyo : J’espère juste qu’on va en croiser deux ou trois pour leur faire payer.
- Friyo : Yea.
- Odroca : Non ! Ils sont beaucoup trop dangereux. Il faut juste partir. Je sais par où passer et je vais vous aider. Je viens avec vous. Anyway, si je pars pas tout de suite, ils vont me tuer après ce que j'ai fait. Là, je sais trop d'affaires que je devrais pas. Et je suis plus capable de faire tout cela en sachant que je le fais.
- Judese : Bien, c'est sûr...
- Odroca : Attendez-moi; je vais préparer mes affaires et je reviens.

Tous-tes acquiescèrent. Tiyo comprenait que la priorité absolue était de quitter les lieux. Il se dit qu'il pourrait questionner l'esclave de la communauté une fois que tous-tes seraient en sécurité hors de portée des membres de la communauté.

Sur ce, Odroca courut à sa chambre, ses pas bruyants faisant écho dans les corridors. Pendant ce temps, les jeunes récupérèrent leurs vêtements d’hiver et leurs effets personnels dans la salle à manger. Ils-elles prirent bien soin de surveiller toutes les entrées en attendant le retour de la servante.



Le Départ


Saraja aidait Navalle à rassembler ses esprits. Cette dernière semblait absente. Elle finit par afficher un sourire complètement déconnecté avant de se lever et de se préparer lentement au départ.

- Tiyo : Calice, Navalle, que t’as l’air vedge.
- Judese : Que c’est qu’elle a ?
- Saraja : Je ne sais pas... elle n’était pas de même hier soir. Je me demande bien ce qui a pu se passer pendant la nuit... mais elle était là tout le temps, elle faisait juste dormir, yea.

Odroca revint une dizaine de minutes plus tard. Elle portait, par-dessus ses vêtements archétypiques de domestique, un vieux manteau d’hiver froissé et poussiéreux ainsi qu’un sac à dos qui devait contenir ses effets personnels.

- ErsEdge : Tout le monde est là. On y est.
- Friyo : On peut partir ?
- Tiyo : Yea.
- Odroca : On peut passer par la cuisine, puis sortir par en arrière.
- ErsEdge : OK.

Ils et elles partirent avec hâte. Odroca les amena dans la première cuisine. Elle saisit au passage un sac de toile, qu’elle tendit à ErsEdge.

- ErsEdge : C’est quoi ?
- Odroca : C’est pour la route.
- ErsEdge : OK, et là, on va où ?
- Odroca : On continue tout droit dans la boucherie, et après, dans le corridor, et après, on tourne à gauche à la première porte au lieu de continuer tout droit. Les deux passages mènent dehors, mais à gauche, c’est un raccourci.
- Tiyo : OK.

Au lieu de laisser Odroca guider le groupe vers la sortie, Tiyo prit activement les devants. Ce faisant, il s'assurait d'être aux premières loges de l'action, il se donnait les moyens de prévenir tout écart de conduite de la servante et il réinstallait implicitement la norme selon laquelle le statut d'une personne non-hyène parmi les hyènes est forcément, inévitablement de second ordre. Ainsi, Tiyo, suivi (dans l’ordre) par Odroca, ErsEdge, Friyo, Saraja, Coalano, Judese et Navalle, et conseillé par Odroca, les mena à travers la boucherie, puis un long corridor sombre. Les jeunes marchaient en faisant le moins de bruit possible pour éviter d’attirer l’attention alors qu’ils-elles quittaient les lieux. Judese, immédiatement devant Navalle, s’assurait que celle-ci tenait le coup et que le groupe ne la perdrait pas en chemin. Jusqu’ici, tout se déroulait bien.

Le corridor dans lequel les jeunes marchaient était plutôt étroit : il n’y avait de l’espace que pour une personne et demie de front, ce qui les obligeait à adopter une «formation» irrégulière, chaotique. Ils-elles baignaient dans l'ambiance terriblement prenante de la fuite. La plupart des hyènes connaissaient, pour avoir commis de légers mauvais coups à un moment ou l’autre de leur adolescence, cette peur d’être pris en train de faire quelque chose qu’ils-elles ne devraient pas faire, d’être surpris à un endroit interdit et de devoir subir des conséquences encore inconnues, probablement sévères. Si tous-tes se sentaient mal à l’aise d’une façon ou d’une autre, ce sentiment était particulièrement prononcé chez Judese. Celle-ci, en regardant devant elle, avait l’étrange impression que le passage se rétrécissait constamment à cause de l’effet de perspective. L’angoisse de la fuite et les ténèbres sur lesquels le corridor donnait exacerbaient sa crainte des lieux étroits, sa crainte d’être coïncée quelque part, puis d'être déversée dans le sombre néant avec ses collègues. Des bribes de scénarios désastreux firent bientôt irruption dans son esprit.

Judese jeta un regard derrière son épaule. Navalle se trouvait toujours là, toute proche, incroyablement silencieuse, avec son sourire excessif. Judese réalisa que, en cas d’attaque par-derrière, c’est Navalle qui prendrait le coup; et elle-même, elle serait la suivante, sans possibilité réelle de fuite. Aurait-elle le temps de réagir ? De faire face au danger ? Elle ne se sentit pas du tout en sécurité, d'autant plus que, compte tenu de l’état d’esprit erratique de Navalle, celle-ci faisait une bien piètre sentinelle. Comment pouvait-elle être vigilante pour le groupe alors qu'elle peinait à tout simplement «être là» ?

Le groupe s’arrêta.

- Tiyo : C’est cette porte-là ?
- Odroca : Oui.

Tiyo ouvrit la porte dans le mur gauche du corridor. L’endroit était sombre; les jeunes, incapables de voir au fond de la salle, ne pouvaient pas en estimer les dimensions. Il faisait froid, un froid différent de l’extérieur parce que léger et sec. Le groupe tout entier entra graduellement dans la pièce, ses membres s'arrêtant aussitôt la porte franchie. Judese et Navalle durent rester à l'intérieur du cadre de la porte, faute d'espace pour avancer.

- Tiyo : On voit rien.
- Odroca : Attends... il devrait y avoir une lumière devant toi. Avance encore un peu.

Tiyo fit quelques pas vers l’avant, cherchant une quelconque forme d’interrupteur devant lui. Une longue corde en jute chatouilla bientôt son visage. Il la tira vers le bas. Alors qu’un déclic se faisait entendre, des néons dégageant une lumière froide, bleue pâle, s’allumèrent au fur et à mesure que le courant électrique se propageait dans les circuits en grésillant faiblement. Situés à environ un mètre du sol, derrière des panneaux de plastique blanc semi-transparents encastrés dans les murs en une large bande continue, ils faisaient le tour de la pièce.

La chambre était profonde de seulement quelques mètres, mais très longue. Elle devait commencer proche de la première salle de cuisine, à peu près à la même hauteur que le corridor emprunté par les jeunes, et se terminait quelques mètres plus loin, à la droite du groupe. Un grand nombre de crochets, de cordes et de poulies semblables à celles de la salle de boucherie étaient disposées de façon régulière, à partir de quatre glissières métalliques vissées au plafond dans le sens de la longueur pour faciliter leur déplacement lorsque chargées.

- ErsEdge : Calice, que c’est cela ?
- Saraja : C’est comme un gros congélateur...
- Coalano : C’est la bonne température, en tous cas.
- Odroca : Oui, je pense bien que c’est ici, le congélateur. Mais je viens pas souvent dans ce coin-là.
- Saraja : Regardez, là-bas !

Saraja pointa vers le fond de la salle. Les jeunes virent de gros trucs pendus aux crochets, attachés à l'aide de cordes. Alors que tout le groupe restait près de la porte, Tiyo s’approcha pour voir de quoi il s’agissait; Odroca l’accompagna.

- Odroca : Oh !
- Friyo : Quoi ?
- Tiyo : Yea, c’est un congélateur.
- Friyo : Ils congèlent quoi ici-dedans ?
- Tiyo : De la viande, je sais pas trop de la viande de quoi. Je suis pas sûr de vouloir le savoir. Et... et Dunwill, aussi.

Dunwill était encore tout habillé, et pendu par les pieds avec une corde. Une longue blessure sanglante, probablement infligée avec un objet tranchant, dessinait une diagonale profonde de son épaule jusqu’à ses hanches. Une autre coupure, au niveau du cou, permettait au sang de s’écouler sur le sol, vers un drain prévu à cet effet. La mort avait due être rapide; le visage de Dunwill exprimait une surprise horrifiée, les yeux grands ouverts, mais bien peu de douleur.

- ErsEdge : Dunwill ? What the fuck ?
- Tiyo : Yea. Il est parti du hoverbus tout seul et est venu ici avant nous autres.

Tiyo regarda à nouveau vers le fond de la pièce de congélation. Il fit quelques timides pas de plus en cette direction avant de questionner la domestique.

- Tiyo : Odroca, par où est-ce qu’on sort ? Je vois pas la porte. Et puis, comment cela se fait que tu savais que...

C’est à ce moment précis que, surgissant de derrière une des pièces de viande, une grosse louve grise – elle devait bien faire cinquante kilogrammes – chargea Tiyo. Il eut à peine le temps de se retourner vers elle qu'elle était déjà sur lui. Elle sauta sur le haut de son abdomen, un peu en-dessous des épaules, en poussant un grognement sauvage et haineux. En tombant sur le dos, Tiyo ne put s’empêcher de noter une ressemblance frappante entre le faciès de la louve et le visage de Lièffe (version fâchée), celle aux cheveux gris mandatée par Mastraphe pour répartir les chambres et parler de la communauté aux jeunes lorsqu’ils-elles arrivèrent. Maintenant couché sur le sol froid de la salle de réfrigération, Tiyo résista quelques instants en saisissant instinctivement la louve par les pattes et en tentant de la déséquilibrer. Peine perdue; elle eut bientôt le dessus et le mordit dans le bas du cou. Celui-ci, blessé mortellement, cria de douleur alors que le sang jaillissait avec force sur la louve. L'animal l’acheva par une seconde morsure au niveau du cou.

Tandis qu’Odroca assistait à la scène sans mouvement ni émotion, les autres jeunes ne distinguaient pas avec précision ce qui se passait, mais les cris de Tiyo et de la louve suffirent pour les faire battre en retraite hors de la pièce le plus rapidement possible. Judese jeta un bref regard derrière elle; Navalle tardait à réagir. Une seconde plus tard, Judese se retourna vers Navalle et entreprit de la diriger vers le corridor pour leur permettre de fuir. Or, Navalle n’était plus là. En lieu et place de celle-ci, Judese empoigna fermement le vide, et perdit l'équilibre en gesticulant. À deux pas devant elle, Navalle terminait de se transformer en Freisha, celle aux cheveux rassemblés en longues branches noires raides. Avant même que Judese ne réalise quoi que ce soit à part qu'elle était complètement prise au piège, Freisha changea à nouveau d'apparence, prenant cette fois-ci la forme d'une grande panthère noire aux yeux d'un rouge flamboyant. Elle sauta sur le dos de Judese. D’un coup de gueule précis – un seul – elle sépara son corps de sa tête.

La mort de Judese accorda quelques précieuses secondes aux autres élèves qui leur permirent de s'enfuir. Les survivant-e-s couraient maintenant vers le côté inexploré du corridor. ErsEdge, qui menait le groupe, arriva le premier à une grosse porte, qu’il ouvrit aussi vite qu’il le put. Cette porte débouchait à l’extérieur du vieux bâtiment. Les jeunes sortirent à la grande course, puis partirent vers l’immense et menaçante forêt du nord. Tout près de la porte, Odroca, la louve et la panthère les observaient s'éloigner...








La suite...

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