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TOME I : Hoverbus de l'enfer

CHAPITRE XVII




Une Nuit parmi la communauté I


ErsEdge, les autres hyènes, ainsi que les résident-e-s et leur servante, suivirent Mastraphe alors qu’elle les menait hors de la première pièce centrale. Le cortège arriva dans un large corridor. Celui-ci se distinguait du corridor précédent, emprunté pour passer de l’entrée à la première pièce centrale, par sa longueur plus courte. Les élèves et la servante marchaient d’un pas bruyant dont les échos ne cessaient de s’amplifier mutuellement en percutant les murs de pierre. Tiyo éprouvait de la difficulté à endurer ce son, qui l’étourdissait, l'agressait, même. Il lui sembla que le son était moins fort à l’avant. Il emboîta le pas à ses collègues, ce qui le mena parmi les membres de la communauté. Tiyo remarqua alors que leurs pas, silencieux, donnaient l’impression qu’ils flottaient. Pourtant, leurs pieds foulaient bel et bien le sol. Tiyo essaya différentes manières de marcher, mais en vain. Ses pas restaient toujours aussi sonores et, en vérité, sa seule réussite fut d’exécuter une chorégraphie de danse étrange, brisée, qui souleva quelques légères réactions d’incompréhension parmi ses semblables.

Le groupe arriva bientôt à la seconde pièce centrale. Il s’agissait essentiellement d’un élargissement du corridor, bien éclairé, avec plusieurs portes et un large escalier de bois massif menant au deuxième étage. Mastraphe les arrêta et prit la parole.

- Mastraphe : Les autres vont vous conduire à vos chambres, qui sont à l’étage supérieur. Pour ma part, je vais mettre en marche les préparatifs pour le repas de demain avec Odroca... et aussi en ce qui a trait aux «secours», comme l’une d’entre vous me le demandait...

Les élèves déduisirent par le regard de Mastraphe à l’endroit de la servante que cette dernière se nommait ainsi. Odroca, Odroca... ErsEdge connaissait ce nom. Voilà quelques années que personne ne l’avait prononcé, mais il lui semblait que...

- Sesgo : Euh, écoutez, j’ai vraiment besoin d’aller aux toilettes...
- Mastraphe : Ah ? Très bien. Restez avec moi, dans ce cas. Je vais vous indiquer où elles sont, et on ira vous montrer votre chambre après. Les autres, vous pouvez y aller. Lièffe va vous y conduire.

Les autres membres de la communauté quittèrent temporairement le groupe pour aller quérir des draps, des couvertures, des chandelles et de grosse galettes. Un des membres ne revint pas. Les autres prirent congé de la maîtresse et de sa servante, les saluant au passage par un petit signe de la tête lorsqu’ils et elles les dépassèrent. Les élèves, à l’exception bien sûr de Sesgo, les suivirent. Ils et elles commencèrent à gravir prudemment les interminables escaliers, plongés dans une noirceur croissante. Les marches grinçaient et craquaient de douleur chacune à leur tour, comme si elles enfermaient les âmes d’esclaves éternellement condamnées à soutenir le poids des erreurs passées de leur espèce...

Pendant ce temps, Mastraphe menait lentement Sesgo aux toilettes tandis qu’Odroca empruntait une porte vers une autre pièce tout en marchant avec grande sonorité. Sesgo se dit que les toilettes devaient se trouver derrière une porte située tout au bout d’un corridor sans source de lumière. Chemin faisant, Sesgo profita largement du fait qu’il la suivait pour contempler la silhouette féminine de Mastraphe et fantasmer sur celle-ci. Il imagina un scénario assez singulier, probablement provoqué par sa faim, dans lequel la maîtresse l’aspergeait de vin rouge ainsi que de toutes sortes de produits alimentaires parfumés – des sauces, des vinaigrettes, de la marinade – en guise de préliminaires de nature sexuelle. Et, ensuite, elle le masserait, puis le nettoierait avec sa langue, et...

- Mastraphe : Voilà. Vous trouverez les latrines de l’autre côté de la porte.

Sesgo se rendit compte qu’il lui faudrait attendre un peu avant de pouvoir uriner efficacement. Il remercia Mastraphe d’un signe de la tête et ouvrit la porte.

Maintenant rendus en haut des escaliers, les élèves et leur escorte se trouvaient dans une large pièce. Celle-ci se rétrécissait en un corridor bordé, à gauche et à droite, d’un grand nombre de chambres. Il semble que cet étage, au départ aussi froid et nu que le rez-de-chaussée, se soit progressivement embelli au fur et à mesure que les charpentiers construisaient des séparations, puis des murs en bois massif, qui deviendraient des chambres d’invité-e-s. Une concentration appréciable de décorations diverses, surtout à base de textile coloré (des teintes sombres de rouge, mais tout de même), d’anciens objets en bronze et d’images apposées sur les murs, donnaient à l’endroit une allure froide, sans hospitalité, comme si quelqu’un s’efforçait de préserver dans ce lieu une atmosphère inhabitée, intemporelle. L’aspect figé de l'endroit contrastait avec une myriade de petits bruits inquiétants. Des courants d’air sifflaient à travers les fenêtres et réveillaient les antiques objets, qui répondaient à ce dérangement par des cliquetis métalliques aux allures de pleurs excédés. Le vent froid de l’extérieur se mélangeait avec l’air (relativement) chaud de l’intérieur, ce qui faisait gémir le bois et le métal utilisés pour la construction. Navalle entendit soudainement un bruit sourd venu d’en-bas qui se détachait assez distinctivement de cette ambiance. Les autres personnes en présence ne réagissant pas, elle conclut que ce ne devait pas être important.

Une des membres de la communauté, une jeune femme de taille moyenne aux cheveux gris pâles (pas loin de la platine, mais en plus terne) descendant jusqu’à ses épaules, portait un long et ample vêtement gris foncé. Il couvrait vraisemblablement un chemisier et des pantalons blancs. Le vêtement gris foncé était attaché au reste de l’ensemble à la hauteur de l’épaule par un grand bouton de cuivre. La femme se présenta aux invités.

- Lièffe : Je suis Lièffe. Je vais coordonner l’attribution des chambres. Nous utiliserons celles qui sont complètement au bout du bâtiment, par là. Vous êtes les seules personnes invitées ce soir, mais il peut en arriver à toute heure du jour ou de la nuit, n’est-ce pas, Kalovia ?
- Kalovia : En effet... !

Lièffe adressa, de ses yeux foncés sans émotion et de ses traits méfiants, un sourire d’une froide espièglerie à Kalovia. Navalle comprit qu’elles devaient référer à une sorte d’inside joke entre elles. Elle regarda alors attentivement Kalovia pendant quelques instants. D’apparence encore plus jeune que Lièffe, Kalovia portait une jupe large par-dessus des pantalons moulants rayés horizontalement noirs et blancs qui s’agençaient assez bien, évalua Navalle, avec un grand chandail épais à manches longues – rayé de manière semblable à ses pantalons – conçu pour protéger sa porteuse du froid.

Lièffe se retourna et pointa vers l’arrière avant de continuer sa présentation. Les hyènes regardèrent, à moitié par réponse d’orientation, à moitié par curiosité, mais ne discernèrent pas grand-chose à cause des ténèbres. Ils et elles attendirent la suite.



Une Nuit parmi la communauté II


Devant le silence généralisé et l’anticipation manifeste de ses jeunes invités, Lièffe reprit la parole.

- Lièffe : Vous constaterez que les fenêtres des chambres, à votre gauche, donnent toutes sur la porte par laquelle vous êtes entrés.

Elle s’arrêta momentanément, puis enchaîna.

- Lièffe : Je suis consciente que tout cela est un peu précipité. Si vous avez des questions, vous pourrez me les adresser en chemin; je m’efforcerai de répondre au meilleur de ma connaissance.

Lièffe se dirigea lentement vers les chambres. Chemin faisant, Navalle se souvint de sa discussion avec Saraja et Judese alors qu’elles gravissaient la colline menant à ce bâtiment. S’ils et elles ne se trouvaient pas dans le district de Middlechurch, où pouvaient-ils et elles bien se trouver ? Elle profita de l’ouverture manifestée par Lièffe pour engager la conversation avec elle dans le but d’obtenir quelques éléments de réponse, mais la discussion dévia rapidement vers autre chose.

- Navalle : Eh bien, si tu veux, j’aimerais que tu nous parles de la place... qu’est-ce que vous faites, au juste ?
- Lièffe : Notre communauté vit ici parce que nous sommes bannis.
- Navalle : Bannis ?
- Lièffe : Oui... nous avons été bannis à cause de notre différence.
- Navalle : Je ne vois pas en quoi vous êtes si différents.
- Coalano : Ouais, à part peut-être le linge...

Lièffe s’arrêta devant une porte. Cette porte donnait sur la première chambre de l'étage. Comme toutes les chambres de ce côté-ci du corridor, elle contenait deux lits. Aoryk entra, alluma une chandelle, puis disposa un drap et une couverture sur les deux lits. Il ressortit et donna une galette à Malacos. Celui-ci le remercia avec un signe de la tête et entra à son tour dans la chambre.

Aoryk donna une dernière précision à Malacos alors que celui-ci lui s’affaissait lourdement sur un des deux lits.

- Aoryk : Votre autre ami, qui est allé visiter les latrines, viendra éventuellement vous rejoindre; j’ai laissé une galette de plus sur la table de chevet...

Le groupe se remit en marche.

- Lièffe : Nous sommes vraiment différents. Cela ne paraît pas, mais nous portons en nous une grave malédiction.

Les élèves réagirent avec surprise. ErsEdge et Tiyo se sentirent particulièrement lassés par l’affirmation de Lièffe. Ils eurent tôt fait de conclure, de manière peut-être précipitée, que leurs hôtes à l’accoutrement peu commun faisaient sûrement partie d’une secte mystique. Voilà qui expliquerait certaines choses. Par respect et appréciation pour leur hospitalité, ils ne remirent toutefois pas ouvertement en question leurs croyances. Tiyo prit bien soin de rester en-dehors de la conversation pour ne pas succomber à la tentation de les confronter directement.

- Saraja : C’est quoi que cela veut dire, cela, que vous êtes «maudits» ?
- Lièffe : Eh bien, nous avons été frappés par une malédiction et, conséquemment, nous sommes maintenant malades.
- Saraja : Vous avez pourtant l’air en santé.
- Lièffe : Ce n’est pas une maladie symptomatique. Mais nous sommes gravement malades à l’intérieur.

Friyo se demandait ce que Lièffe voulait bien dire par là. Comment pouvait-on être malade «à l’intérieur» ? À l’intérieur de quoi ? Pour Friyo, la maladie se résumait à des sensations physiques désagréables. Pas de symptômes, pensa Friyo, pas de maladie. Alors, qu’est-ce que c’était que tout ce parlage pas de but ? Est-ce quelqu’un tentait de se rendre intéressant ici ? La perplexité le gagna.

Pour sa part, ErsEdge eut l’impression que Lièffe référait, en des termes imagés, au vague à l’âme des membres de la communauté. Peut-être vivaient-ils et elles une certaine détresse psychologique... ? Rien de bien surprenant, quand on perd sa vie dans un édifice aussi déprimant et loin de tout... Ou peut-être était-ce la mode, dans cette communauté, d’être malheureux-se ? Une autre membre apporta un complément de réponse des moins encourageants qui ne clarifia aucunement la situation.

- Freisha : Et c’est ainsi que notre damnation éternelle s’installe...
- Kalovia : Oh, Freisha...

L’apparence de Freisha, sans conteste la plus spectaculaire de tous-tes les membres de la communauté, se caractérisait par des vêtements noirs serrés, constitués de bandes d’un tissu robuste et de métal flexible, en alternance. Les cheveux de Freisha se voyaient aussi de loin, regroupés qu’ils étaient en longues branches noires raides et épaisses. Elle portait plusieurs autres accessoires de métal circulaires (bracelets, collier, grandes boucles d’oreilles, broches pour tenir ses cheveux) et sa peau présentait des plaques rouges. Il s’agissait d’engelures, de brûlures de l’épiderme dues au froid. Freisha devait avoir souffert de la colère des éléments de la nature à un moment de sa vie...

- Navalle : Que veut-elle dire ?
- Lièffe : Que c’est incurable. Il n’y a rien à faire; c’est une condition chronique.

Lièffe s’arrêta de nouveau devant une porte, puis fit un pas de côté. Kalovia ouvrit la porte, qui donnait encore une fois sur une chambre double. Coalano et Judese les remercièrent d’une parole et d’un sourire. Il et elle entrèrent dès que Kalovia termina de préparer sommairement la chambre et qu’elle leur remit, à chacun-e, une galette.

- Freisha : Des tentatives pour nous extraire de cet insondable puits de misère, il y en a eu des multitudes, depuis le temps que nous sommes là... mais vous savez, quand le mieux que vous puissiez faire n’est pas assez... peut-être comprenez-vous maintenant l’essence même du désespoir qui nous afflige ?
- Lièffe : Depuis notre série d’échecs, nous tentons de vivre avec notre affection et, à travers nos tourments, d’aider les gens qui passent par ici et qui ont besoin de nous. En réalité, c’est aussi un service que nous nous rendons...
- Navalle : Mais si vous êtes malades... on ne risque pas d’être contaminés, nous, et les autres que vous aidez ?
- Lièffe : Non... Ce n’est pas ce genre-là de maladie. Notre maladie vient de la malédiction. Il faut être maudit pour attraper cette maladie...

Lièffe s’arrêta pour la troisième fois devant une chambre fermée. Pendant qu’elle ouvrait la porte, Aoryk tendit une galette à Tiyo et une autre à Simfi. Pour être en mesure de la prendre, Simfi dut se rapprocher de Tiyo, car il se trouvait en retrait. À ce moment-là, Tiyo se rendit compte à quel point Simfi dégageait une odeur pestilentielle. Comme il sentait mauvais ! C’était insupportable; une sorte de fumet de vieux fromage et d’oignons pourris, couronné d’un parfum de pieds fermentés dans leur jus. Tiyo ressentit un dégoût envahissant. Cette odeur tripla le sentiment négatif que Tiyo entretenait envers Simfi. Sans réfléchir ou prendre le temps de s’arrêter, il fixa Simfi d’un regard haineux et consterné.

Aoryk entra dans la chambre pour la préparer.

- Tiyo : Les galettes, là... cela veux-tu dire que je vais dormir dans la même chambre que lui ?

Lièffe acquiesça.

- Tiyo : Pas question ! Man, Simfi, crisse que tu pues !! Je ne veux pas être pris avec toi dans cette chambre-là !
- Simfi : Je pourrais dire la même chose de toi, yea !
- ErsEdge : Soyez droits, les hyènes, là... C’est juste pour une nuit.

Lesdits jeunes hyènes ne pouvaient plus se sentir, littéralement; l’appel au calme d’ErsEdge ne suffit pas à briser leur antagonisme. Simfi en avait plus qu’assez des remarques gratuites et dérogatoires de Tiyo; il décida de lui tenir tête. La tension monta rapidement tandis que les membres de la communauté les observaient en silence. La situation dégénérerait en des actes regrettables sous peu. Avant que cela ne se produise, Friyo intervint.

- Friyo : Simfi, donne-moi ton biscuit. Je vais prendre la chambre avec mon frère. On est habitués ensemble, depuis le temps...

Aoryk ressortit de la chambre. Friyo remercia ses hôte-sse-s tandis que Tiyo, d’humeur massacrante car frustré dans son entreprise de virile domination de Simfi, se contenta d’entrer en trombe dans la chambre. Les deux frères s’installèrent alors qu’Aoryk quittait le groupe pour retourner au rez-de-chaussée.



Une Nuit parmi la communauté III


L’opération de distribution des chambres aux invité-e-s se poursuivit alors que les membres de la communauté expliquaient l’étendue de leur douleur à Navalle.

- Freisha : Le malheur de nos êtres se reflète dans la noire corrosion qui détruit le grand orgue.
- Lièffe : Le bâtiment dans son ensemble est maudit. C’est pour cela que l’orgue de bronze est malade, lui aussi... Mais toute la structure en souffre. Ce n’est pas forcément apparent pour des individus de passage, mais sachez que la malédiction a progressivement détruit toute une section de l’édifice, derrière, que nous avons dû condamner...
- Navalle : Si votre maladie ne cause pas de problème aux autres, pourquoi ne vivez-vous pas dans une ville ?
- Lièffe : Cette malédiction nous transforme... C’est la peur des gens de la ville qui nous a amenés ici. Comment pourrions-nous retourner là-bas maintenant ?

Lièffe s’immobilisa près de la quatrième porte. Kalovia l’ouvrit et s’affaira à préparer les lits et l’éclairage.

- Lièffe : Qui prendra possession de cette chambre... ?

- ErsEdge : Je vais y aller avec Simfi. OK ?
- Simfi : Yea.

Kalovia ressortit de la chambre. Les deux hyènes la remercièrent. Celle-ci acquiesça avant de quitter le groupe. ErsEdge et Simfi entrèrent lentement, sans grand entrain. Les individus restants – Lièffe, Freisha, Navalle et Saraja – reprirent leur marche.

- Freisha : La maladie... elle fait partie de nos vies; nous cheminons à travers elle... il n’existe aucun moyen de revenir en arrière. Nous devenons la déchéance...

Quelques pas s’effectuèrent en silence. La fin du corridor émergea bientôt de la noirceur ambiante.

- Lièffe : Et nous sommes maintenant arrivées à la fois au bout du corridor, et au bout de ce qu’il y avait à dire sur nous. Voici votre chambre.

Pendant que Freisha entrait avec les draps et allumait une chandelle, Lièffe tendit une galette à Navalle, puis une autre à Saraja. Étonnamment, Freisha ressortit immédiatement de la chambre, légèrement décontenancée.

- Freisha : Singularité contrariante; un des lits est défait.
- Lièffe : Ah bon ? C’est curieux... comme tu le sais, l’entretien des lieux est pourtant des plus rigoureux. Je me demande ce qui a bien pu se produire... ?

Lièffe parlait avec empressement, comme si elle s’excusait d’avance auprès d’une personne tyrannique plus haut placée qu’elle et susceptible de lui faire subir diverses sanctions.

- Freisha : C’est fâcheux; quelqu’un a dû faire une faute qu’il faudra que je punisse dans les plus brefs délais.

L’affirmation de Freisha jeta une certaine incompréhension dans les esprits de Navalle et de Saraja. D’après ce qu’elles saisissaient jusqu’à présent de la dynamique interne propre à la communauté, les membres devaient être à peu près égales et égaux, sauf en ce qui concerne la prépondérance de la maîtresse, Mastraphe. Elle ne leur apparaissait d’ailleurs pas particulièrement dictatrice dans sa gestion quotidienne. Quel rôle jouait véritablement Freisha ? N’était-elle pas une simple membre de la communauté ? Qui était-elle pour disposer du pouvoir de «punir» les écarts de conduite les plus anodins ? Dans ce cas, si elle disposait vraiment d’un quelconque pouvoir, pourquoi s’occupait-elle de faire des chambres ?!

- Lièffe : Ah ! Mais bien sûr; maintenant, cela me revient... nous avons eu un visiteur, plus tôt ce soir... Je l’ai entrevu brièvement. Tu n’étais pas encore éveillée.
- Freisha : Je n’ai pas eu conscience de sa présence... Que s’est-il passé ?
- Lièffe : Pour des raisons qui m’échappent encore, il s’est magné de sa chambre en vitesse peu après s’y être installé, sans indiquer ses intentions. Selon Mastraphe, il a quitté le bâtiment. Elle n’a pas précisé pourquoi. Je pense qu’elle ne le sait pas.
- Freisha : Et peu nous importe de ce qu’elle pense ou sait...

Freisha retourna dans la chambre et s’exécuta.

- Lièffe : Freisha s’occupera de vous. Passez une bonne nuit, et à demain.
- Saraja : À demain...
- Navalle : Et merci pour tout !

Lièffe s’inclina légèrement, puis repartit vers l’escalier. Elle disparut bientôt dans les ténèbres. Navalle et Saraja entrèrent et constatèrent qu’il ne manquait plus qu’elles. Elles déposèrent leurs effets personnels par terre, près de leurs lits.

- Saraja : Freisha... ?
- Navalle : ?!

Étrangement, les deux adolescentes ne trouvèrent aucune trace de Freisha. Un peu déroutées, elles fermèrent la porte de la chambre.

- Saraja : Elle a dû sortir pendant qu’on lui tournait le dos.
- Navalle : J’en reviens pas comment ils font vraiment pas de bruit, ces gens-là...
- Saraja : Yea. Sauf la bonne, là...
- Navalle : Ouen, c’est vrai.

Épuisées, Saraja et Navalle mangèrent une partie de leur collation en se préparant à se coucher. Peu de temps après, car la journée fut rude, Saraja sombra dans un sommeil d’une lourdeur sans égal.

Navalle, incapable de dormir malgré sa fatigue, vécut une éternité d’ennui avant qu’il ne se passe quoi que ce soit. Au départ, si Navalle ressentait un léger sentiment de malaise associé à l’endroit en général et à la chambre en particulier, elle devint progressivement indisposée, puis anxieuse à force d’entendre un bruit de fond composé de craquements, de grincements et d’un sifflement irrégulier probablement dû à une isolation déficiente de la fenêtre. Elle sentait d’ailleurs une petite brise froide qui lui mordait le visage à la manière d’un jeune chatte enjouée qui réveille énergiquement sa maîtresse. Tout cela l’inquiétait, mais la lumière de la chandelle lui apportait un peu de réconfort. À un moment donné, lasse de rester immobile dans son lit, elle se leva et marcha jusqu’à la fenêtre. Elle explora les alentours de la fenêtre avec sa main gauche et localisa bientôt l’endroit à partir duquel l’air froid de l’extérieur pénétrait dans la chambre. Elle boucha grossièrement la fissure avec un de ses vêtements qui traînait sur le plancher. En regardant dehors, Navalle vit la neige au sol se faire balayer de l’ouest vers l’est par de puissantes bourrasques de vent. Ce spectacle distrait Navalle pendant cinq bonnes minutes; il la fit même sourire. Désormais calmée, elle retourna se coucher et ferma les yeux.

Quelques instants plus tard, un nouveau coup de vent traversa la chambre. Cette fois-ci, l’air chaud souffla en un tourbillon. Navalle perçut cette étrange perturbation et ouvrit les yeux pour voir de quoi il en retournait. Ne voyant absolument rien, elle conclut que la bougie venait d’être soufflée. «Oh non !», se dit-elle, «Je suis dans le noir !». Ses yeux s’ouvrirent très grand, ses pupilles se dilatèrent et son rythme cardiaque s’emballa : le noir absolu dans lequel elle venait de se faire projeter avec violence provoqua une réaction de panique chez Navalle, qui se redressa en position assise, les poings serrés. Vigilante, hypervigilante, même, elle cherchait le moindre élément de preuve qui indiquerait ce qui se passait. D’où originait cette agression contre la lumière, ultime rempart de son sentiment de sécurité en ces lieux perturbants ? Tout bruit, toute variation de luminosité pourrait révéler quelque chose. Rien ne se produisit pendant plusieurs secondes, comme si le temps et l’espace figèrent. Navalle aperçut alors deux petites lueurs rouges au fond de la pièce, puis entendit une voix provenant de cette direction...

- (Voix) : J’ai moi aussi vu courir les esprits sur le sol enneigé...

Bien que cette voix lui semblait vaguement familière, la distorsion démoniaque typique de ce genre d’apparition en moins, il ne s’agissait pas de la voix de Saraja. D’après la perspective de Navalle, la fraction de seconde suivante dura fort longtemps. Une tornade d’hypothèses enroula son esprit en un barrage de désordre jusqu’à ce qu’une conclusion intelligible émerge : selon toute vraisemblance, elle rêvait. «Ah ! Tant mieux.», se dit-elle, rassurée. Si elle dormait enfin, le reste la dérangerait bien peu. Il lui fallait seulement se calmer malgré sa phobie du noir – une noirceur qu’elle imaginait d’ailleurs elle-même, si elle rêvait effectivement – et penser à quelque chose d’agréable; le rêve évoluerait favorablement et le reste de la nuit se passerait bien. Malgré des intentions bien placées, Navalle ne réussit pas à les concrétiser : une grosse bête noire, d’apparence féline, sortit du coin de la pièce et bondit sur elle avant de disparaître, comme si elle venait d’entrer à l’intérieur de son corps. Navalle aurait juré, l’espace d’un centième de seconde, avoir vu une forme humanoïde derrière la bête avant que celle-ci ne se dirige vers elle. Ces perceptions déclenchèrent une crise de panique chez Navalle, déjà ébranlée de se retrouver dans l’obscurité totale. Une horde de cauchemars se libéra alors...



Une Nuit parmi la communauté IV


Saraja s’éveilla soudainement, l’esprit embrumé par le reste d’endormissement dont elle s’extirpait lentement. Quelle heure pouvait-il être ? Elle l’ignorait. Il s’agissait d’un de ces états dans lesquels le cerveau ne possède aucune représentation claire du temps. Subjectivement, la nuit devait s’achever mais un sommeil d’une telle lourdeur peut être trompeur, les premières heures de repos plongeant la personne dans une inconscience extrême. Peut-être n’était-il donc environ qu’une heure du matin. En regardant autour d’elle, Saraja observa, même si aucun éclairage ne l’assistait dans cette tâche («Tiens ? La bougie a été soufflée... ?», se dit-elle) que les objets, les meubles – et les murs, aussi – tremblaient. Voilà la raison de son éveil : tout tremblait. Cela créait aussi beaucoup de bruit : la totalité de ce qui pouvait craquer ou grincer le faisait, et les faiblesses structurelles, dans cet ancien bâtiment, ne manquaient certes pas.

- Saraja : Navalle... ?
- Navalle : (...).

Navalle dormait ferme. Saraja se demandait comment elle pouvait ne pas se réveiller dans de pareilles conditions. Elle se leva prudemment de son lit et se rendit à la fenêtre. En regardant attentivement Navalle, Saraja déduisit que son sommeil devait être des plus agités. En effet, de brèves séries de mouvements brusques secouaient le corps de Navalle à intervalle variables.

Un mouvement à l’extérieur du bâtiment captura l’attention de Saraja avant qu’elle ne prenne une décision sur le fait de réveiller ou non son amie. Saraja se pencha discrètement vers la fenêtre. Un spectacle des plus intrigants se révéla alors à elle : le démon volant, celui-là même qui attaquait le hoverbus le matin dernier, se trouvait dehors. Instinctivement, Saraja crut que le monstre attaquait le bâtiment; elle recula précipitamment de quelques pas en retenant son souffle. Elle se rappela alors les précisions d’Aoryk : le monstre «rend visite» à la communauté à tous les soirs. Le monstre volait sur place à quelques mètres au-dessus du sol, entre le deuxième et le troisième étage, en position debout. Il fixait intensément du regard quelque chose en haut de la porte d’entrée. Saraja déduisit que le démon volant s’intéressait à l’immense statue de bronze.

Il s’agissait davantage qu’une simple curiosité du démon à l’égard du minotaure de bronze. Prenant des pauses d’une trentaine de secondes, le monstre volant se rapprochait du bâtiment dans un angle que la fenêtre de la chambre de Saraja ne couvrait pas. Selon toute vraisemblance, lorsque le monstre disparaissait du champ de vision de Saraja, il entrait en contact avec la structure, ce qui provoquait le tremblement des murs et des objets disposés dans la chambre. Le contact devait être plaisant puisque, étrangement, le démon poussait des cris de faible intensité, sans agressivité, comme s’il retirait un certain «plaisir» de ses interactions avec la statue.

Après un moment, Saraja se demanda ce que le démon pouvait bien faire. Elle déduisit, aussi aberrant que cela puisse paraître, que le monstre devait être de sexe féminin – si une telle espèce comportait quelque chose se rapprochant du sexe féminin, une question de recherche à laquelle des biologistes devraient éventuellement s’attarder. Oui, de sexe féminin, car «elle» utilisait probablement une partie spécifique de la très fidèle représentation anthropomorphique du minotaure qui, lui, êtait sans l'ombre d'un doute de sexe masculin, à titre d’objet sexuel.

Saraja réalisa que, techniquement, la situation faisait d'elle une voyeuse. Pas particulièrement heureuse de son statut de témoin involontaire des ébats sexuels entre un monstre et une statue, elle s’habilla sommairement et sortit de la chambre. Elle parcourut une vingtaine de pas dans le corridor et s'arrêta promptement lorsqu'une autre porte de chambre s’ouvrit. Simfi, à moitié habillé, fit bientôt irruption dans le corridor avec une chandelle. Saraja décoda sur son visage une expression de déroute à peu près complète. Elle reconnut dans cet état celui de l’enfant trop jeune qui surprend ses parents dans une position compromettante et qui s’éclipse sans leur manifester sa présence de peur d'être puni.

- Saraja : Simfi... ?
- Simfi : Ah, euh, Saraja ! Ah. La chose volante... elle est là ! Juste en avant de la fenêtre ! Dans ma face ! Puis elle est en train de se crosser avec le bronze ! Je...
- Saraja : Je ne l’ai pas vue d’aussi proche que toi, mais c’est bien ce que je pensais qu’elle faisait, yea.

Saraja, incertaine quant aux intentions de Simfi, ne prit aucune initiative et attendit. Celui-ci s’assit par terre dans le corridor, adossé au mur de pierre. Il tremblait. Il ne souhaitait pas tant prendre la fuite que seulement tenir le monstre volant hors de son champ visuel. Il ferma les yeux. Pour son plus grand malheur, une version tronquée de la scène, ne comportant que les éléments les plus traumatiques, rejoua dans son esprit. Il rouvrit les yeux, attendit quelques secondes, puis les referma. La scène traumatique joua à nouveau. Il se leva.

- Simfi : Yea. Je pense que je ne pourrai plus jamais dormir de toute ma vie.

Saraja le regarda avec empathie; les extrémités de sa bouche se plissèrent vers le bas. Elle et il attendirent que les bruits et les vibrations cessent. La créature volante quitta les lieux.

- Simfi : Yea, le fuck est passé. On va essayer de passer la nuit.
- Saraja : D’accord.
- Simfi : Bonne nuit.
- Saraja : Yea.

Au moment où Simfi réintégra sa chambre, il se rendit compte qu’ErsEdge ne se trouvait plus là. Il ressortit promptement dans le corridor.

- Simfi : Saraja... ?

Elle n’avait eu le temps que de faire quelques pas. Elle se retourna.

- Simfi : ErsEdge n’est pas là.
- Saraja : Hm ?
- Simfi : Il est parti !

Saraja constata le sentiment de panique qui gagnait Simfi, déjà secoué par la réapparition soudaine de la créature volante.

- Simfi : Je ne sais pas, je ne sais pas. Il n’a pas pu s’en aller pendant qu’on était là, et cela fait depuis que le monstre est arrivé que je suis réveillé.
- Saraja : Il est parti avant ? Pourquoi faire ?
- Simfi : Je ne sais pas, sauf que si c’était juste pour aller aux toilettes, il serait déjà revenu.
- Saraja : Fais-toi-en pas avec cela. Il va revenir, j’en suis sûre. Anyway, où veux-tu qu'il soit allé ?
- Simfi : Oua... je ne sais pas... y'a quelque chose ici que je ne trust vraiment pas.

Saraja allait dire à Simfi, dans l’intention de le rassurer, qu’elle se sentait en sécurité dans cette communauté. Toutefois, elle se rendit compte en cours de route que ce sentiment reposait sur des bases fragiles. Non, elle ne se sentait pas tellement en confiance malgré l’hospitalité objective dont faisaient preuve ses hôte-sse-s.

- Simfi : Eh merde... !
- Saraja : Écoute Simfi, on ne peut rien faire pour tout de suite. Le mieux, c’est de retourner se coucher. On verra tout cela demain.
- Simfi : Yea. Comme tu dis, on peut pas vraiment faire autre chose de mieux.
- Saraja : C’est droit. Bonne nuit, là.
- Simfi : Yea.

Il et elle retournèrent dans leurs chambres respectives dans l’espoir de retrouver le sommeil malgré ces événements des plus inusités.








La suite...

...au CHAPITRE XVIII







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