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TOME I : Hoverbus de l'enfer

CHAPITRE XII




Les Marais I


Tous-tes les sportif-ve-s en présence eurent un mouvement de recul lorsqu’ils-elles virent surgir quatre curieux personnages des marais. Suivant Amrixe, quelques-unes des filles crièrent (particulièrement Mydem et Auderà), tandis que La Védrise prenait, par réflexe conditionné, une position de combat typique de son entraînement aux arts martiaux. Sabrevois regarda les quatre individus avec plus de calme et d’attention. Il lui apparut rapidement que ces êtres humains bizarrement habillés, fatigués et boueux, ne voulaient pas leur faire de mal, et que pousser des cris n'améliorerait pas la situation.

Les deux groupes s’observèrent un certain temps, de l'ordre de la dizaine de secondes (mais cela leur parut très long à cause de la tension), sans trop savoir quoi faire. Le chef auto-proclamé (et, pour l’heure, largement contesté) des sportif-ve-s, Jessem, s’avança. Puis, il s’adressa aux quatre hurluberlus.

- Jessem : Salut. Je suis Jessem, et voici mon équipe. Et vous êtes… ?

Le plus étrangement vêtu des quatre s’avança, et semblait dérouté par l'utilisation du mot «équipe». D’après les impressions de Jeldarre, la quart-arrière de l'équipe de football, il ressemblait à une mauvaise parodie de superhéros : costume bon marché, vieilli et endommagé; apparence peu athlétique, démarche lourde. Dans l’ensemble, ils et elle avaient assez peu de superbe. Il répondit à Jessem et, ce faisant, Jeldarre nota à quel point il lui semblait difficile de prononcer une seule, simple phrase.

- Vengeur : Vengeur. Les autres sont Badave, Aseter, et Pyra.

Le prince déchu, qui n’était ni prince, ni déchu, sauf son habillement, continua la présentation.

- Aseter : On est à la recherche d’un gros monstre volant.

Il disposa ses mains pour imager ses propos, comme s’il devenait lui-même la créature pour la durée de ses explications. Les sportif-ve-s, vaguement surpris, le trouvèrent un peu spécial, car non seulement cette démonstration n'ajoutait rien à ses propos, mais en plus Aseter ne ressemblait pas, malgré ses vaillants efforts, au monstre volant dont il tentait de mimer l'apparence.

- Jessem : Quoi ? Cela tombe bien, nous, on essaie d’en éviter un...

Les quatres étranges manifestèrent une pointe d'intérêt. Les paroles de Jessem devaient toutefois être précisées, ce que son rival s’empressa de faire.

- Jomor : Notre groupe s’est fait attaquer par le monstre dont tu parles, je pense.

Vengeur sembla à la fois curieux et soucieux. Badave le remarqua et posa une question en ce sens pour éviter à son maître de parler inutilement, cela lui demandant tant d'efforts.

- Badave : Est-ce que c’est vous, les survivants de l’écrasement du hoverbus ?
- Jessem : Il y a notre groupe, c’est définitif. Il y en a peut-être d’autres. On s’est sauvés les premiers, fait qu’on ne le sait pas s’il en reste.
- Yakeil : En haut, l’attaque n’était pas finie. Il y en avait peut-être dans le pont inférieur, mais on n’est pas passés assez proche pour voir.
- Pyra : Qu’est-ce que vous faites dans les environs ?
- Jessem : Après le crash, je les ai amenés ici parce que c’était la meilleure chose à faire.
- Chicken : Du nord, dans la montagne, jusque ici, au sud.

Chicken décrivit leur trajet par un mouvement du bras en arc de cercle.

Encore fâchés que leur oligarchie bien rodée, distribuée, se fasse remplacer par la dictature de Jesem, les autres sportifs, particulièrement les membres de l’équipe de football, profitèrent de la situation pour continuer à critiquer Jessem de façon plus ou moins subtile… et les autres se défendaient de manière analogue. Les couteaux volaient bas.

- Jomor : C’est ce qu’il dit, mais…
- Brila : De loin, cela avait l’air d’un champ où on pourrait se cacher en attendant les secours.

Les élèves se croyaient toujours sur la planète Camza, dans un coin de North Valley hors-parcours qu’ils et elles ne connaissaient pas. Ils et elles ne ressentirent donc pas de surprise de rencontrer de leurs semblables dans pareil lieu (malgré leur tenue vestimentaire singulière). Cependant…

- Pyra : Quels secours ?

Jomor lui répondit, légèrement sarcastique.

- Jomor : Bien, un hoverbus est tombé. La compagnie, l’école, la police, ou même les chefs de North Valley, ils s’en sont peut-être rendus compte. Avec un peu de chance, ils vont envoyer de l’aide, je suppose... non ?

Là-dessus, au moins, tout le monde était d’accord : l’autorité était peut-être frustrante, lente et d'une intelligence limitée, mais elle agirait éventuellement pour les sortir de cette fâcheuse situation. Vive l'autorité salvatrice !

- Jessem : Ouais, et on en aurait besoin ! Il y a plein de morts, sûrement des blessés aussi; il fait froid, on n’a ni matériel, ni nourriture, et puis il y a ce monstre, aussi…

- Badave : L’affaire, c’est que vous n’êtes plus dans North Valley. C’est un problème.

Les élèves eurent l’air assez surpris-e-s, et découragé-e-s de commencer à comprendre que l’épreuve à laquelle ils et elles se confrontaient dépassait largement leurs estimations les plus pessimistes.

Les jeunes avaient peut-être été dupés par le fait qu’il ne faisait que légèrement plus froid ici que dans les régions dites habitables de la planète Camza soit, essentiellement, North Valley. L’idée selon laquelle ils et elles se trouvaient toujours sur Camza demeurait défendable pour un esprit d’environ seize ans, scientifiquement naïf. Toutefois, et les sportif-ve-s s’en rendaient maintenant compte plus que jamais, la teinte du ciel tirait davantage sur un bleu riche en mauve que celui de Camza. Ils et elles prirent aussi acte de quelques bizarreries étrangères à leur planète : un micro-climat marécageux, un monstre volant, et puis quoi d’autre encore qui pourrait se cacher dans ce monde inhospitalier...

- Amrixe : Bien, alors, où on est, au juste ?
- Aseter : Même si cela fait longtemps qu’on est ici, on l’ignore toujours…
- Badave : Les gens du coin donnent des noms à tel ou tel endroit, mais ils n’ont pas tellement conscience de l’Univers, ni des autres univers.

Badave venait de semer un immense champ de confusion. Il récolta l’incompréhension la plus pure, au point où les jeunes ne pensèrent même pas à se demander comment Vengeur et son escouade – leurs semblables – s'étaient retrouvé-e-s en pareil lieu, d'abord, et pourquoi ils et elle avaient l'air de connaître North Valley (de nom, au moins). Pyra planta quelques semences informationnelles dans une terre plus concrète.

- Pyra : Il n’y aura pas de secours, que ce soit de North Valley ou d’ici. Les populations indigènes ne peuvent rien contre le monstre, et le monstre leur fait déjà beaucoup de tort.
- Vengeur : On veut aussi retourner d’où on vient. Mais il faut tuer le monstre pour cela.
- Aseter : C’est pour cette raison qu’on court après lui.

La logique de toute cette histoire échappait vraiment aux élèves, mais ils tinrent silence, trop occupés à tenter de se démêler et de boucher les trous béants et nombreux qui pavaient leur compréhension. Mydem la cheerleader se demandait comment quatre individus aussi mal habillés, héros-ïne de dernier ordre, pouvaient seulement prétendre – avec conviction, qui plus est – pouvoir détruire un aussi imposant et puissant démon.



Les Marais II


La principale préoccupation de Vengeur – le monstre – le hantait. Il s'impatientait, aurait voulu l'avoir devant lui pour lui éclater sa sale gueule de meurtrier sur-le-champ ! Cependant, frustré, il contint son fantasme violent; pour l'heure, son rôle s'apparentait plus à celui d'un gardien d'enfants que d'un batailleur. Un peu blasé d'écouter son équipe discuter avec les jeunes rescapé-e-s impuissants qui le ralentissaient dans sa chasse héroïque, il les pressa d'être utiles à l'aide d'une interrogation, qu'il leur soumit avec grande hâte.

- Vengeur : Et maintenant, où est-ce qu’il est ?

Brusque, sans ménagement ni trace d'empathie, cette question sortait tellement de nulle part que les élèves furent pris de court. Jeldarre, entraînée à penser stratégiquement à cause de ses fonctions de quart-arrière de l'équipe de football, commença à croire que Vengeur s'intéressait beaucoup plus au sort du monstre qu'à celui de ses victimes, fussent-elles, comme dans le cas présent, être encore vivantes et «aidables». Elle n'avait pas tout à fait tort, et son impression sur Vengeur dégringola de «douteux superhéros» à «boueux chasseur de primes». Encore en train de se demander quelles étaient ses réelles intentions, elle fronça les sourcils et posa les mains sur ses hanches. Personne ne remarqua cette manifestation de méfiance.

- Tidzim : On l’a vu nous dépasser quand on marchait dans la forêt. Il s’en allait vers le sud, lui aussi.

La marche des sportif-ve-s, entre le moment où ils et elles décidaient de partir vers le sud et leur arrivée à l’escarpement, s’était déroulée sans histoire (pour cette raison, elle ne fut pas racontée dans le détail – même moi, j’ai des limites à n’écrire que des épisodes vides où rien ne se passe). Le seul événement notable fut le passage de la créature au-dessus des élèves, à une altitude passablement élevée. Dès lors, Tidzim, en bon receveur de passes habitué à voir les petits objets filer rapidement à travers le ciel (en tous cas, au-dessus de lui, dans les airs), la détectait à travers les branches et signalait discrètement sa présence aux autres. Ils et elles s’immobilisèrent aussitôt, les yeux rivés vers le ciel pendant plusieurs intenses minutes. Le démon volant continuait sa route vers le sud sans se douter qu'il se passait quelque chose en bas. Bien que ce fut amusant pour lui pendant un moment de déchiqueter les jeunes élèves dans les montagnes du nord, le monstre ne s’intéresserait plus tellement au destin des survivant-e-s du hoverbus.

- Badave : Quoi, vous le suiviez ?
- Tidzim : En quelque sorte, hein, Jessem ?

Jessem le regarda froidement, contrarié. Le groupe de Vengeur ne saisit pas le sous-entendu de Tidzim.

- Jessem : Pas vraiment; on allait vers le sud et il nous a dépassés. Sauf qu’il n’y avait pas d’autre place où aller que le sud. On a continué par là. Il n’y avait pas tellement de danger; le bois nous cachait.
- Badave : Mais alors, comment cela se fait qu’on ne l’a pas croisé ?! On vient justement du sud.
- Pyra : Il est peut-être passé en haut pendant qu’on était ici, dans le marais. Avec la brume et le foin…
- Vengeur : Non. Il a changé de direction.

Vengeur savait que si la créature avait eu le malheur de passer au-dessus du marécage, si près de son groupe, il aurait pu sentir sa présence. La vapeur d’eau et les herbes, simples créations de la nature, ne seraient certainement pas en mesure de contrecarrer les puissantes sensations paraphysiques de Vengeur. Malgré cela, le problème de où pouvait être la créature demeurait entier, et voilà qui devenait embêtant pour les trois héros-ïne et leur maître. Quelle direction prendre ? Ils et elle se demandaient bien à quel moment et de quel côté elle choisissait de bifurquer.

- Pyra : Où peut-il bien être ?

Vengeur comprit que, effectivement, cette question devenait des plus importantes. Pour la plus grande incompréhension des jeunes élèves, il plaça une main devant, l’autre à moitié sur son front, à moitié devant ses yeux. Il tourna ensuite très lentement sur lui-même, couvrant cent-quatre-vingt degrés. Ce rituel lui permettait d’activer ses perceptions supersensorielles pour balayer cette aire. Il ne vit pas la créature elle-même, ni aucun indice particulier. Cependant, son intuition lui dit qu’il devait aller dans une certaine direction, vers laquelle il pointa. Pendant que Vengeur utilisait ses pouvoirs par cette expression théâtrale insolite, plusieurs des jeunes se lançaient des regards inquiets empreints de mépris.

- Aseter : Hum-hum. Il va falloir partir vers l’ouest.
- Mydem : Mais nous, qu’allons-nous faire ? On ne peut pas rester ici !

Vengeur, plus paisible que tout à l'heure, lui donna raison.

- Vengeur : Cet endroit est dangereux.
- Benboule : Ouais, ce n’est vraiment pas l’idéal pour un party, hein ?

Badave précisa les dires de Vengeur.

- Badave : Il y a toutes sortes de fléaux dans les marais, comme les insectes et, aussi, un tueur…

La petite volleyballeuse moche aux cheveux blonds s’inquiéta. Son visage jovial au nez trop gros et aux yeux bleus bien ronds exprima de l’angoisse. D’un tempérament nerveux, elle redoutait (avec raison) les nouveaux dangers que l’arrivée dans un monde inconnu et hostile représentait. Quand Badave évoqua l’idée d’un tueur, diverses scènes de films d’horreur lui vinrent en tête spontanément. C’était tout sauf rassurant.

- Machara : Un tueur… ?
- Badave : Une sorte de créature meurtrière que les gens du coin appellent Fredjaz. On ne sait pas grand-chose dessus.
- Pyra : On ne l’a pas rencontrée durant notre traversée, mais c’est peut-être juste un coup de chance. Je ne tenterais pas la mienne si j’étais vous.

Avec toutes ces informations nouvelles, le marécage s’avérait être aux antipodes de la prairie heureuse et verdoyante envisagée par Jessem.

- Jomor : Finalement, est-ce qu’on a une seule raison d’être venus dans ce trou boueux ?!!
- Yakeil : Peut-être pas, mais maintenant, on y est tous ensemble, et il faut s’en sortir tous ensemble.
- Jeldarre : Esprit d'équipe, là.

Bien qu’ils et elle s’exprimaient de façon antagoniste, ils et elle avaient tous-te raison.

- Jessem : Oui ! Je ne le savais pas… Personne ne le savait. Quelqu’un d’autre aurait pu faire mieux ? On n’avait pas tellement d’autre choix.

Jessem venait de marquer des points en matière de reproches subtils et d'art oratoire; il avait su en dire assez pour que ses opposant-e-s comprennent, sans être trop explicite pour rendre Vengeur et ses ami-e-s mal à l'aise et qu'il hérite du mauvais rôle de l'individu arrogant et désagréable. La manoeuvre fut si adroite que personne ne lui répondit. En temps normal, les échanges se seraient passés de façon plus directe et, par conséquent, injurieuse. Or, la présence de Vengeur et des autres empêchait la dispute de s’aggraver encore davantage.

Dans un tout autre ordre d'idées, car tous-tes ne décodaient pas forcément les subtilités de la diplomatie, Auderà réalisa à quel point les sportif-ve-s se trouvaient dans le pétrin, sans guide ni secours. Les conseils de Vengeur et des autres valaient cher en épargne de vies humaines, pensa-t-elle. Elle leur exprima sa reconnaissance avec toute la ferveur séductrice dont elle était capable mais, précisons-le, sans petite danse de cheerleader.

- Auderà : Quelle chance de vous avoir rencontrés !!

Les jeunes leaders enchaînèrent rapidement, ce qui relaya Auderà au second plan. Elle fut totalement ignorée !

- Jomor : Il ne faut pas rester ici, c’est trop dangereux.
- Jessem : Et qu’est-ce que tu proposes ?

Contrairement à ce que les jeunes coqs croyaient, le pouvoir d’initiative n’était plus entre leurs mains et, en ce sens, il devenait inutile de se le disputer. Les sportif-ve-s sentirent que Vengeur connaissait bien mieux le terrain qu’elles et eux, et qu’il fallait lui faire confiance, du moins pour le moment.

- Jeldarre : Vengeur, qu’est-ce que tu nous suggères ?

Vengeur lui fit signe d’attendre un instant. Il alla à l’écart avec ses allié-e-s. Roxci, qui disposait en plus de sa grande taille d'une oreille hors du commun (malheureusement pour son avenir, elle s'intéressait plus à la mode qu'aux flûtes...), les écouta de loin, sans en avoir l’air. Elle n’entendit que des bribes de la conversation, mais comprit que Vengeur résistait à l’idée de les prendre avec lui pour des raisons obscures, comme le «nombre de disciples», qu’elle ne comprenait pas du tout. Les autres, au contraire, ne voulaient pas les laisser à leur sort, et contre-proposaient un accompagnement minimal bien en-dessous d'un mentorat dont ils et elles ne voudriaent pas, de toute manière. Un consensus émergea et, lorsque leur discussion se termina, la troupe de Vengeur les rejoignit.

- Aseter : Venez avec nous.

Il leur tendit la main symboliquement, ce à quoi les élèves acquiescèrent. Jessem éprouva un fort soulagement à ce dénouement de l'impasse, dont la faute lui incombait de plus en plus. Tout le monde s’en sortait avec élégance, et acceptait le commandement provisoire d’un nouveau chef. Le destin des chasseurs et celui des proies du monstre volant trouvaient maintenant un point de convergence.



Je pars vers l'ouest I


- Vengeur : Je pars vers l'ouest; suivez-moi.
- Aseter : En route !

En tête d'un groupe désormais nombreux, Vengeur les sortit des marais par un court trajet vers le nord, puis se dirigea effectivement vers l'ouest. Il s'orientait en suivant la démarcation entre les marais et la forêt. Cette voie lui était familière, car le superhéros et ses disciples l'avaient déjà empruntée quelques fois auparavant.

Cela faisait bien longtemps que Vengeur ne s'était pas retrouvé avec plus que ses trois fidèles disciples. À l'époque pas si lointaine de ses aventures dans Comiscole, il ne voyageait qu'en compagnie des quelques agent-e-s libres sous sa responsabilité. Vengeur se souvint du temps où le groupe comptait quatre plutôt que trois disciples. Dans la période où il entraînait Pyra, Badave et Aseter, Vengeur comptait sur le soutien indéfectible de Déléa. De nature obscure et mystérieuse, la violente Déléa contrôlait une puissance impressionnante pour une «héroïne régulière» avec si peu d'expérience. Elle méconnaissait grandement son propre talent et ne soupçonnait même pas à quel point elle permettait à Vengeur d'en profiter.

Dans un univers comme Comiscole, sans ordre bien construit, les plus fort-e-s connaissent un sort bien moins pire que les autres. Les âmes du secteur dans lequel Vengeur rôdait le respectaient, tout en en ayant maintenant peur – car la puissance inspire la crainte. Il en était bien conscient, et cela lui plaisait. Il voulut éventuellement tester son emprise sur la région, qui se trouvait en vacance totale d'autorité régente. Pour cela, il devait se révéler au monde en tant que superhéros, en concentrant toute sa puissance dans une sorte de radiance lumineuse. Ce processus, bien connu des habitant-e-s de Comiscole sous le nom d'«unification», visait à mettre l'ensemble des âmes d'un secteur sous l'emprise d'un individu et ce, d'un seul coup. Vengeur savait que le moment était bien choisi, et que cela ne durerait pas éternellement. Non seulement aucune créature ne pouvait présentement rivaliser avec lui (sa puissance étant presque incontestée au niveau local), mais en plus il profitait largement de la force de Déléa. Il ne devait pas trop attendre, car il se doutait bien que si Déléa prenait conscience de sa propre puissance, elle se rendrait compte qu'elle plafonne et partirait faire autre chose qui servirait mieux ses intérêts. Et, jugeait-il, ce n'était qu'une simple question de temps.

Si Vengeur réussissait à dominer les âmes du secteur, cela lui assurerait le contrôle officiel de l'endroit. Les âmes se soumettraient à lui, ce qui amplifierait considérablement ses pouvoirs. S'il échouait, sa démonstration serait insuffisante pour contraindre les âmes à le suivre, et il devrait à ce moment-là renoncer à se construire une petite baronnie d'influence dans le secteur. Il se verrait très affaibli, et se ferait repérer aisément. Il essaierait alors – c'était son plan B – de disparaître quelque temps. En la jouant profil bas, il se cacherait et échapperait aux conséquences néfastes de la surévaluation passagère – car Vengeur réussirait bien à un moment où à un autre à s'imposer – qu'il avait faite de sa propre puissance. Cela lui éviterait qu'un autre superhéros plus en vue, ou même un malfaisant démon, ne profite de sa position de faiblesse pour l'écraser, lui et ses allié-e-s. Quoiqu'il en soit, ce serait le début d'un nouveau cycle...

En plus de Déléa et de Pyra, Vengeur alla chercher Badave et Aseter, car en quintet c'est toujours (relativement) plus viril, et si jamais le plan devait se revirer contre lui, bien, la totalité ses allié-e-s ne serait vraiment pas de trop pour le défendre contre des protagonistes opportunistes et ambitieux qui auraient tôt fait de le détecter dans son état d'affaiblissement. Vengeur et les autres s'en allèrent à un endroit de prédilection, où de nombreuses âmes se rassemblaient couramment. S'installant en haut d'un promontoire, ils et elles prirent place à l'abri des regards, derrière un petit renflement rocheux. Puis, ils et elles se mirent à crier joyeusement et à applaudir pour attirer l'attention des âmes, et Vengeur commença à inonder la région de sa puissance. Ce ne fut pas long que, par conformité et suivant l'appel, les âmes répondirent en grand nombre, attirées par la lumière et le bruit. Lorsque la clameur fut maximale, Vengeur se présenta au promontoire, saluant gracieusement et magnanimement les âmes. À cet instant, avec un incroyable flair de l'à-propos et du juste-à-temps (du timing, voyez-vous), Déléa amplifia avec dévouement le rayonnement de son maître. À la vue du Vengeur luminescent, radiant, transfiguré, les âmes applaudirent jusqu'à l'ovation tant ils et elles s'en trouvaient honorés de le vénérer (et puis le terrain était quand même bien préparé pour influencer des esprits aussi faibles, merci à Badave pour l'idée des applaudissements). C'était impressionnant, mais peut-être pas suffisamment...

Puis, pendant qu'ils s'en retournèrent, Aseter émit certains doutes sur la pertinence de ce qu'ils et elles venaient tout juste de faire. Vengeur, incertain quant aux résultats, profondément épuisé mais quand même toujours aussi présent, lui répondit alors :

- Vengeur : Écoute, Aseter, je suis généralement de ton avis quand tu penses comme moi, mais cette fois-ci, je crois que tu ne saisis pas l'ampleur du phénomène.

Aseter fut infiniment bouché par cette puissante rhétorique. Encore insuffisamment initié pour comprendre les enseignements de Vengeur (il se contentait de les suivre en initié docile), l'évidence et la clarté du raisonnement ne lui apparaissaient pas comme des vérités, ce qui aurait pourtant dû se passer. Mais ce n'est pas grave, car même si Aseter ne le réalisait pas encore, Vengeur venait cette fois-ci de forger une preuve de son pouvoir qu'il pourrait brandir devant quiconque oserait douter de lui. Puis, s'il devenait un jour nécessaire de faire des menaces ou d'obtenir des bénéfices marginaux (Vengeur songeait notamment à un prêt bancaire), c'est une méthode pas pire que celle de démontrer qu'on est suffisamment fort, preuves à l'appui, pour obtenir ce que l'on veut, peu importe la méthode employée.

Vengeur sortit alors de ses glorieuses rêveries d'un passé plus heureux. Lui et son escouade marchaient en bordure de la forêt, toujours vers l'ouest, depuis un bon moment déjà. En regardant au loin, vers l'horizon, la forêt se faisait éventuellement moins dense. Plus près d'eux et elles, à leur gauche, les marais laissaient progressivement leur place à une plaine rocheuse qui, par le biais d'une pente graduelle, donnait accès à un plateau accidenté.



Je pars vers l'ouest II


Les sportif-ve-s se sentaient plus ou moins en confiance avec Vengeur. Ils et elles le suivaient, faute de mieux. Mais voilà que cette marche plutôt silencieuse, qui durait maintenant depuis quelques heures, ne leur plaisait pas outre mesure. Une certaine angoisse les habitait, car ils et elles ignoraient tout de leur destination. Jessem se sentait toujours responsable du groupe, et percevait les inquiétudes de ses compatriotes. Il s'approcha de Badave.

- Jessem : Euh, où on va, genre ?
- Badave : Vers l'ouest ?

La réponse de Badave contenait une évidente part de vérité, mais aussi d'évitement. Il ne savait pas trop ce que Vengeur cherchait spécifiquement à l'ouest, alors il préférait répondre vaguement pour ne pas induire Jessem en erreur. D'autant plus que Badave n'aimait pas particulièrement les sportif-ve-s, qui lui rappelaient les tourments d'une époque pas aussi antique qu'il ne le voudrait.

- Jessem : Oui, bien, cela, je le sais depuis un bon bout de temps. Mais qu'est-ce qu'il y a, à l'ouest ?

Aseter prit le relais. Il lui répondit sans trop savoir, estimant que, toutes choses étant pas mal égales à ce qui se passait habituellement par ailleurs (le ceteris paribus des pauvres), son maître devait suivre ses perceptions supersensorielles ou ses intuitions pour se diriger vers la créature. C'était infaillible... du moins, la plupart du temps.

- Aseter : Vengeur sait que le monstre volant est à l'ouest. Alors, on va vers l'ouest.

Un des gros défenseurs musclés (mais quand même un peu gros, il faut le dire) de la ligne de Jomor exprima sa très grande surprise devant tant de désinvolture. De l'incrédulité se lisait sur son visage circulaire. Ses yeux ronds paraissaient encore plus grands (et ronds, bien sûr) que d'habitude; ses cheveux bruns châtains, dont deux courtes mèches lui tombaient sur le front, paraissaient relevés à cause de son froncement de sourcils. Il questionna les complices de Vengeur avec agressivité, en raidissant son corps de façon à paraître immensément carré et volumineux, ce qui ajouta à sa petite barbe, son nez arrogant et sa bouche fendante des allures encore plus désagréables que auparavant. Avec pareille mine, ses vêtements sport et son manteau bleu de l'équipe de football n'aidaient certainement pas à le rendre sympathique.

- Benboule : Quoi ? Vous êtes en train de nous dire qu'on suit le monstre ? Qu'est-ce que c'est que cette affaire-là ?!
- Pyra : Bien, en fait, on la traque. On traque la créature.

La confirmation naïve de Pyra, faite avec un sourire, dérouta les élèves au plus haut point. Plusieurs, dont Amrixe la «volleyballeuse», croyaient que Vengeur et ses ami-e-s les aideraient à retourner à Bayleaf Mountain, bien, disons au pire, North Valley, ou peut-être seulement la planète Camza ou, enfin, ne serait-ce que quelque part dans l'univers duquel les jeunes provenaient. Mais, en fait, ils et elles se seraient contentés de se faire escorter jusqu'à un endroit sécuritaire à partir duquel ils et elles pourraient se réorganiser pour la suite des choses. Amrixe ne souhaitait pas tellement être exposée au monstre volant de nouveau. Elle comprenait mal pourquoi Vengeur et les autres les intégraient à leur chasse suicidaire. Était-ce nécessaire de se faire entraîner là-dedans ? Son visage peu expressif prit un air consterné; ses lèvres se refermèrent, rentrant sous son nez discret, et ses yeux verts se rétrécirent. La petite Amrixe aux cheveux bruns, jeune fille intelligente mais difficilement motivée à l'effort, sentit que ses coéquipières partageaient ses soucis. Elle échangea un regard avec Machara.

- Machara : La nuit va éventuellement tomber.
- Sabrevois : Oui, le soleil descend vers l'horizon.

Sabrevois pointa devant elle, et traça la différence entre la position actuelle et la position à laquelle le soleil serait couché pour de bon. L'écart entre les deux points était un peu plus faible que ce qu'elle pensait. Sa nature courageuse et déterminée la poussa à demander ce que leurs guides leur réservaient pour la nuit. Elle rejoignit l'avant du peloton.

- Sabrevois : Ce ne sera pas très long qu'il va faire noir. Qu'est-ce qu'on va faire ?

Alertées par l'expression d'inquiétudes, les cheerleaders vinrent la retrouver. Auderà salua chaleureusement son amie, imitée plus sobrement par Roxci, ce qui mit un terme au froid entre elles. Mydem, qui détestait Sabrevois de façon plus soutenue (oui, c'était assez intense), resta à l'écart.

- Auderà : On ne va quand même pas dormir dans ce marais infesté d'horribles bestioles !?
- Machara : Et la forêt ? Ce n'est pas tellement mieux.
- Amrixe : Oui, c'est bien trop froid ! Et on n'a aucune idée de ce qui nous attend là-dedans.
- Aseter : Eh bien... si vous regardez bien, peut-être que vous allez voir, là-bas, sur la colline...

Aseter leur indiqua le haut du plateau. Sabrevois aperçut une très subtile bosse grise.

- Aseter : Il y a une sorte de monastère là-haut.
- Amrixe : Un monastère ?

Amrixe n'aimait pas tellement les choses chargées d'une symbolique religieuse.

- Aseter : En fait, c'est une sorte de petite bâtisse en pierres.
- Badave : Ouais, bien, on ne sait pas trop si c'est un monastère ou non. Mais on est déjà passés par là. Ce n'est pas mal, et on est en sécurité.
- Amrixe : Ah oui ? Mais...
- Badave : Bien, si tu aimes mieux, tu peux dormir dehors... il y a un cimetière.
- Auderà : Ah bien cela, non par exemple !

Entre-temps, les joueurs de l'équipe de football s'étaient approchés de l'action, et ils la raillèrent.

- Tidzim : Ha ha ha ! Auderà, ne me dis pas que tu as peur des morts ! Ouuuuu, les esprits !
- Benboule : Ils viennent pour nous, Auderà ! Nous allons tous mourir !
- Tidzim : Sauve-moi, Auderà !

Ils commencèrent alors à faire les fantômes et à danser autour d'Auderà en poussant des plaintes maladroites de fantômes stéréotypés. Jomor esquissa un large sourire en regardant ses coéquipiers s'amuser aux dépens d'Auderà, tandis que Jeldarre trouvait que tout cela était franchement gratuit (mais quand même un peu amusant).

Amrixe n'était pas l'objet de cette taquinerie, mais elle se sentait considérablement attaquée. Elle ne savait pas si elle devait se risquer, par principe, à défendre avec force la chef des cheerleaders, pour qui elle ne ressentait rien de très positif, ou s'abstenir. Elle décida finalement de laisser passer cet innocent badinage, car elle risquait de révéler ses craintes envers le paranormal et le spirituel à des gens aussi intolérants et insensibles.

Auderà réagit aux remarques de Tidzim par une expression faciale de joyeuse contrariété. Elle se justifia alors.

- Auderà : Bien non ! C'est que plein de gens bizarres, qui s'habillent en noir, se rassemblent dans les cimetières et font des trucs vraiment nuls. Je n'ai pas envie de voir des gens comme cela. Vous ne trouvez pas qu'on a assez de problèmes, déjà ?

Sa remarque était tellement inattendue et déconnectée que personne ne trouva quoi que ce soit à dire. Badave s'éloigna et commença à rire bruyamment, mais Auderà ne le remarqua pas.

L'équipe élargie de Vengeur se rapprochait lentement de la pente menant au plateau, celui-là même que Aseter et Badave annonçaient comme hébergeant le monastère... et son cimetière. La nuit tomberait d'ici quelques heures; toutefois, au pas de marche forcée, ils et elles atteindraient le refuge un peu avant le crépuscule. Et Amrixe ne se sentait vraiment pas rassurée...








La suite...

... n'a pas encore été rédigée.







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