
| TOME I : Hoverbus de l'enfer CHAPITRE XI |
| L'Expédition I |
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Langer, son frère Érbel, et Dapak, se trouvaient déjà à quelque distance du vaisseau lorsque les autres entrèrent lentement dans la carcasse de métal. Joepe les précédait et faisait office de chef sans trop s'en rendre compte. Il se disait que son groupe aurait beaucoup de travail à faire pour séparer l'utile de l'inutile, et le comestible du combustible. Maintenant rendu à la hauteur de où lui et ses amis s'étaient cachés de la créature, il fronça les sourcils. Il venait de remarquer quelque chose. - Joepe : Je ne m'en étais pas rendu compte avant, mais l'odeur est terrible. Amoron fermait la marche. Il voyait le carnage pour la première fois. Troublé, son estomac ne put contenir son émoi et, lorsque l'odeur de la mort monta en masse dans ses narines, il vomit dans l'allée. Les autres s'arrêtèrent et se retournèrent en sa direction.
- Driquett : Cela va aller ? Il reprit son souffle. Immédiatement après, il dégorgea solide une autre chaudrée maison de semi-digestion sur une des victimes démembrées du démon qui terminait de se vider de ses fluides corporels sur un banc. Amoron se redressa et rejoignit les autres, qui s'étaient empressés de s'enfoncer dans le transport, question de le laisser dégueuler intimement. Certains portaient la main à leur nez pour masquer le parfum de massacre. Eddel grimaçait sauvagement.
- Driquett : C'est vraiment difficile, maintenant qu'on a eu de l'air frais en avant... Eddel prit un air sérieux, inquiet. Il commença à faire les cent pas dans l'allée en se donnant des allures de grand citoyen, en regardant devant lui, à quarante-cinq degrés vers le bas, le dos légèrement penché vers l'avant. Il mit une main derrière son dos. Ses amis se demandaient bien ce qu'il ferait, cette fois-ci. Il se retourna vers eux et prit la parole, agitant l'autre main de façon excessive pour augmenter la puissance rhétorique de son propos. - Eddel : Amis, nous voilà placés devant un cruel dilemme. Que devons-nous faire ? Il faudrait examiner la question sous tous ses angles et en débattre afin que la vérité jaillisse de nos débats. Eddel essaya alors de se faire passer pour un philosophe. Il faisait parfois cela en classe, ce qui lui valait de se faire dire «Ta gueule, le psychologue» par un-e ou plusieurs des délinquant-e-s blasés assis au fond de la classe. Ils et elles ne comprenaient rien à ce que Eddel disait et, dans une certaine mesure, peut-être pas pour les bonnes raisons, mais tout de même, ils et elles étaient probablement les seul-e-s à ne pas se laisser berner. Car Eddel, à ce moment-là, ne disait jamais rien de bien pertinent. - Eddel : Cette question fondamentale nécessite un examen approfondi, chers collègues, et je vous inviterais à en discuter de façon posée, rationnelle, jusqu'à ce que le sujet soit vidé. Le groupe discuta de tout cela brièvement. Puis, à la surprise générale, Eddel abrégea la laborieuse prise de décision en criant faussement de rage et en ouvrant une fenêtre avec vigueur. Ils ne tentèrent pas vraiment de comprendre. Joepe commença à aménager un coin pour faire du feu tandis que ses valeureux compagnons triaient les objets qui traînaient dans les soutes à bagages et sur les bancs. Plus tard, au sud du hoverbus, Langer et ses deux comparses suivaient la trace des pièces mécaniques échappées du vaisseau pendant son atterrissage forcé. Ils arrivèrent près d'un bout de machine assez gros (Dapak estimait ses dimensions à huit mètres cube), fait d'un seul bloc. Le morceau devait être encore chaud : une petite fumée s'en échappait et la neige fondait tout autour. Les trois amis entendaient un ronronnement régulier comparable à celui d'un gros ventilateur. Ils s'arrêtèrent. Langer et Dapak regardaient l'objet avec curiosité. Si un seul objet pouvait être utile dans tout ce que le hoverbus avait échappé, ce serait celui-là; tout le reste s'était désagrégé en de malheureuses petites pièces sans identité. Érbel regarda vers le bas de la colline. Il aperçut encore quelques pièces, dispersées et de plus en plus rares. Suivant leur trace des yeux, il trouva le pont inférieur du vaisseau, qui gisait un peu plus loin, enfoncé dans une neige noircie et rougie. Il ne voyait pas très bien à partir de sa position actuelle, son angle de vue n'étant pas particulièrement bon. Érbel toucha l'épaule de son frère pour attirer son attention. Langer le regarda, puis regarda vers où pointait Érbel avec sa main gauche.
- Langer : Ah bien ! On dirait qu'on a retrouvé l'autre bout qui manque. Dapak s'approcha de la machine, puis eut un mouvement de recul.
- Dapak : ! Langer s'avança et commença à déblayer la neige avec ses bottes. Dapak et Érbel s'avancèrent pour l'aider. Ils entendirent une sorte de petit son aigu. Dapak leur fit signe de s'arrêter. Il se pencha vers le sol et tendit l'oreille. Soudainement, un petit chiot surgit maladroitement de sous la machine. Dapak ne le vit pas, car il s'était tourné la tête vers le côté pour mieux entendre. Le reptile poussa un cri proche de l'oreille de Dapak. Celui-ci sursauta et tomba sur le dos. Il rampa à reculons sur un peu moins d'un mètre. Langer et Érbel reculèrent aussi et se placèrent de chaque côté de Dapak. - Langer : Qu'est-ce que c'est que cela ? Quelques autres chiots rejoignirent lentement le premier, sortant un après l'autre de sous la machine avec hésitation. Ils démontraient bien peu d'agilité. Ils regardaient un peu partout, comme désorientés, puis fixèrent leur attention sur les trois humains. Le premier chiot cria à nouveau.
- Dapak : Des chiots ici ? Mais il fait bien trop froid. Les petits chiots, en sortant d'en dessous de la machine, avaient fait un trou dans la neige. Un subtil vent chaud, au débit régulier, s'en échappait maintenant.
- Dapak : Ah, je comprends, maintenant. Les chiots s'étaient construits un petit terrier de fortune sous cette machine. Il s'agissait de la génératrice du vaisseau, à laquelle se greffait une unité de refroidissement. Auparavant, cela servait également de système de chauffage. Dapak continuait à se demander ce que pouvaient bien faire des chiots sur ces collines enneigées. Personne n'en avait jamais repéré sur la planète Camza à l'état sauvage, et en importer dans un endroit aussi inhospitalier pour manquerait franchement de but. Érbel jongla avec l'idée que peut-être ces animaux appartenaient à un des élèves du pont inférieur, et se seraient échappés lors de l'écrasement. Cependant, il lui sembla, à lui aussi, un peu bizarre et inutilement compliqué d'adopter des chiots dans un milieu aussi froid et de les emmener à l'école, surtout une demi-douzaine. Cette hypothèse ne tenait tout simplement pas la route. Langer se questionnait aussi, à savoir comment les chiots pouvaient avoir trouvé la machine si rapidement après l'écrasement, et s'être creusés un habitat – rudimentaire, certes – en si peu de temps. Ils ne pouvaient pas être apparus du néant ! Comment survivaient-ils, avant ?
- Dapak : Ils veulent qu'on parte. Les trois élèves reculèrent lentement, puis contournèrent la machine. Les chiots les observèrent, puis retournèrent sous la génératrice après un moment. Langer et les autres continuèrent un peu vers le sud avant de bifurquer vers la structure métallique fortement endommagée, autrefois connue sous le glorieux nom de «pont inférieur». - Langer : Cela augure mal pour des survivants. Ils se trouvaient suffisamment proches pour décrire avec précision le spectacle suivant : la partie inférieure du hoverbus ressemblait généralement à une crêpe organo-métallique épaisse, arrosée généreusement d'un sirop de sang parsemé de flaques d'huile. Quelques parties plus solides de la structure, sauvagement déplacées de leur position originale par le stress mécanique, protubéraient de l'ensemble comme pour préserver une façade de fausse dignité devant l'horreur de la situation. Cela ne fonctionnait pas. Toute la moitié d'en-dessous avait dû se faire broyer, avec ses occupant-e-s, par le pont supérieur lors de l'impact avec le sol. Érbel ne se sentait vraiment pas bien. Une sorte de désespoir l'envahit devant tout ce malheur.
- Érbel : Je... je ne veux pas rester ici. Érbel acquiesça, et se hâta vers le haut de la colline. Des obsessions très sombres le tourmentaient. Il se sentait particulièrement nerveux, proche de la panique. En marchant vers la génératrice, il décida de prier. Érbel pratiquait sa religion de façon discrète, mais avec ferveur. Cela pourrait l'aider, pensait-il, dans une telle situation. Il réussit, chemin faisant, à substituer à l'ombre déchirante de la mort et de la douleur des pensées plus rassurantes, celles-là susceptibles de lui donner le courage nécessaire pour surmonter ses démons. |
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Vous voilà à la croisée des chemins
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| L'Expédition II |
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Langer et Dapak s'avancèrent vers les débris du pont inférieur. Au fur et à mesure qu'ils approchaient, ils percevaient de plus en plus clairement le destin de leurs comparses d'en-dessous. Par contre, l'identité de chacun-e d'entre eux-elles demeurait méconnaissable. «C'est encore pire que ce que le monstre nous a fait», songea Dapak. Langer ressentait de l'impuissance pour les personnes du pont inférieur : ils-elles n'avaient eu aucune chance. En quelques secondes, tout se jouait, et tous-tes perdaient. Ils montèrent dans ce qui restait de la structure. Langer fit un balayage visuel rapide des lieux, et posa un diagnostic sans équivoque. - Langer : Pas de survivants. Ou bien, ils sont partis avant qu'on arrive. Dapak se dirigeait lentement vers l'avant. Il essayait de voir autre chose que des pièces métalliques affreusement tordues, et des restes de corps profondément meurtris. Il se concentrait sur la recherche de choses utiles, mais ne voyait finalement qu'une infinité de débris sans valeur. Il eut beau se pencher, déplacer des choses ou des «ex-personnes», regarder à gauche et à droite, mais rien n'y faisait : tout avait été anéanti ou rendu hors d'usage. Le pont inférieur devenait un monument aux ratés du génie mécanique.
- Dapak : Bon, bien je pense qu'on a fait le tour. Il n'y a plus rien à faire ici. Ils se rendirent à l'extrémité avant, puis sautèrent hors des débris. Cette visite les avait vraiment attristés. Ils se sentaient déprimés, dépassés par tant de morts inutiles et aléatoires. Langer semblait pensif. Il ne montrait pas ses émotions, comme à son habitude, et en parlait encore moins. Il se contentait d'avoir l'air absorbé par une quelconque réflexion philosophique. Ses efforts l'empêchèrent d'entendre ce que Dapak lui disait depuis quelques instants. Dapak réfléchissait à voix haute sur l'étrangeté de leur situation et sur le fait que cela aurait bien pu être eux qui seraient morts, du moins si l'attribution des sièges obéissait à une logique autre que celle qui prévalait alors. Dapak remarqua quelque chose par terre, à sa gauche. Il s'arrêta.
- Dapak : Des gens sont venus ici. Regarde. Langer se pencha. Lui et Dapak examinèrent les traces, leur provenance et leur direction. Ils conclurent qu'une troupe relativement nombreuse venue du nord était passée ici sans s'attarder. Les pistes continuaient vers le sud. Dapak jeta un regard dans cette direction, mais ne vit personne. En effet, la clairière se terminait à peu de distance de là et faisait place à une forêt semi-dense. Cette forêt recouvrait alors des collines, qui se suivaient en vagues de grande amplitude. Un tel paysage réduisait de façon importante la visibilité. Les traces trahissaient la présence d'élèves qui avaient quitté la partie supérieure du transport scolaire pour se rendre on-ne-sait-où, comprirent Langer et Dapak. Quiconque ayant survécu à l'écrasement du pont inférieur aurait pu partir avec eux-elles. Malgré les faibles probabilités associées à un tel scénario, les deux élèves se trouvaient des raisons de croire que des individus pouvaient repousser une mort certaine par leur seule volonté de survivre, niant ce que leurs perceptions leur indiquaient. Pour Langer, il s'agissait de défendre sa vision individualiste du monde, déjà profondément ancrée en lui malgré son jeune âge. Pour Dapak, l'enjeu était plutôt d'enrayer une culpabilité diffuse du fait d'avoir lui-même réussi à s'en tirer, «au détriment d'autres qui avaient payé le prix à ma place», pensait-il. Langer et Dapak décidèrent de remonter les traces en sens inverse vers le hoverbus. De ce chemin, ils apercevraient Érbel près de la grosse machine et lui feraient signe de les rejoindre. Lorsqu'ils se trouvèrent à la hauteur de ce point de rendez-vous, cependant, ils ne virent pas Érbel.
- Langer : Voyons, où est-ce qu'il est ? Ils regardèrent vers le nord, mais Érbel ne semblait pas là. - Langer : ÉRBEL !!! Langer criait pour attirer son attention, voulant s'assurer que son frère ne se trouvait pas juste de l'autre côté de la génératrice.
- Langer : On s'était pourtant dit qu'il devrait nous attendre là. Esti que cela m'écoeure. Langer et Dapak traversèrent le champ enneigé en direction de la machine. Arrivés sur place, ils en firent le tour sans trouver Érbel. Langer appela son frère plusieurs fois, mais il ne reçut aucune réponse. - Dapak : Essayons de comprendre ce qui s'est passé. Après investigation, Dapak remarqua quelque chose de particulier. Du côté opposé à celui qu'ils avaient examiné lors de leur premier passage, un panneau de la génératrice était ouvert, sans signe de bris ou de violence. Dapak s'approcha. Il vit une faible lumière, vacillante, phosphorescente, s'échapper de ce panneau. Il plaça sa main à environ un mètre de l'ouverture. Il sentit une sorte de chaleur, de pétillement brûlant, comme si une multitude de petites aiguilles piquaient sa main. Cette sensation désagréable lui fit retirer sa main par réflexe, qu'il frotta ensuite avec son autre main.
- Langer : Ah, je pense que c'est le générateur... il y a le symbole de l'énergie nucléaire ici, sur cette petite porte. Je ne pensais pas que cela avait un but de mettre une génératrice nucléaire dans un hoverbus. Il regarda sa main endolorie, rougissante, puis Langer, et songea aux problèmes inhérents à l'utilisation de l'énergie nucléaire.
- Langer : Si on l'avait eue en haut, cela nous aurait donné de la chaleur. Je pense que cela aurait été l'idéal. Même pas besoin de feu. Langer constata que, derrière où se trouvait Dapak, la neige était enfoncée de façon plus large. Quelqu'un s'était placé juste devant la petite ouverture de la génératrice, puis on aurait dit qu'il était tombé à la renverse. Langer fit quelques pas. Il vit des traces de bottes familières en direction du sud.
- Langer : C'est comme si mon frère était parti par là. Leur incompréhension prit une ampleur exponentielle lorsqu'ils discernèrent une série de petites empreintes animales autour des traces de bottes d'Érbel... et que les chiots ne se trouvaient aucunement près de la génératrice... Les pas continuaient vers le sud. Érbel n'était pas visible, «probablement déjà rendu dans la forêt», se dit Langer. Rien ne laissait croire qu'il s'était enfui en courant (traces peu profondes), ni qu'il avait été blessé (pas de sang).
- Dapak : On dirait qu'il s'est fait des amis. Dapak acquiesça. Ils reprirent leur route vers le transport scolaire, une multitude de questions en tête. |
| Le Retour au hoverbus |
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Langer et Dapak arrivèrent à portée de vue du hoverbus après une marche silencieuse parsemée d'inquiétudes. Dapak, individu optimiste et d'un naturel enjoué, ne se trouvait pas tellement dans son élément avec toute cette ambiance de tragédie. Même son visage de penseur, sourire en coin et traits arrondis entourés d'une chevelure blonde attachée en courte queue de cheval dans le haut du cou, prenait des allures sombres. Ses losangiques yeux bruns, profonds et intelligents, se ternissaient lorsque les idées de mort l'envahissaient. Langer aperçut quelqu'un qui travaillait à faire naître et entretenir un feu à la limite extérieure de la dépouille métallique. Il ne discernait pas précisément de qui il s'agissait, car il se trouvait encore loin et sa légère myopie lui nuisait. Néanmoins, il reconnut Joepe aux couleurs particulières - plutôt vives - de son habillement, et à sa chevelure brune, frisée, sauvage. Joepe vit les deux individus s'approcher alors qu'il s'attendait à en voir trois. Lequel manquait ? Joepe les inspecta sommairement. Ils étaient encore loin, mais le premier ne pouvait être autre que Langer, revêtu de son puissant manteau d'expédition. Le deuxième devait être Dapak, l'allure classique de son long manteau et de ses pantalons, accoutrement dépourvu de couleur voyante, le trahissant. Joepe les salua de la main, content de les revoir et oubliant momentanément que Érbel ne les accompagnait pas. Dapak lui retourna sa politesse. Tout de suite après, il vit Joepe faire quelques pas vers l'intérieur de ce qui restait du vaisseau et annoncer leur retour aux autres. En gravissant l'ultime colline vers le hoverbus avec Dapak, Langer pensait à son frère; il se demandait ce qu'Érbel pouvait bien faire. Il repassait les possibilités dans sa tête de façon rigoureuse, à l'aide de sa grande logique, et visualisait même des scénarios possibles, sans toutefois trouver une explication satisfaisante. Quelque chose d'anormal se passait; Érbel n'étant pas du genre aventurier, mais plutôt anxieux, peu sûr de lui et conservateur. C'est pourquoi Langer espérait que son frère soit retourné au transport scolaire. Lorsque Langer et Dapak arrivèrent à portée de voix de Joepe, ce dernier les regarda avec suspicion.
- Joepe : Érbel n'est pas avec vous autres ? Les autres les rejoignirent, sauf Amoron, embourbé dans sa maladroite lourdeur.
- Driquett : Mais où est Érbel ? Langer leur fit un court geste avec la main, de haut en bas, en présentant un air sérieux. Il le fit de façon excessive, comme à son habitude, avec une attitude sensiblement théâtrale pour préparer les autres aux propos simples qu'il leur tiendrait incessamment. Habituellement, il se servait de cette mise en scène pour les faire rire, mais cette fois-ci c'était autre chose que des plaisanteries. Il voulait leur signifier qu'il ne fallait pas paniquer, du moins, pas encore, et qu'il allait leur étaler les faits. Dapak fut soulagé de ne pas avoir à faire le travail, tout perplexe qu'il était dans cette histoire, et nerveux de se sentir responsable de l'égarement d'Érbel. Langer restait calme et rationnel malgré son attachement et son engagement envers son frère; après tout, rien ne laissait croire qu'une catastrophe était survenue lors de l'expédition de cet après-midi. Amoron arriva alors, légèrement essoufflé. - Amoron : Ah ! Vous êtes revenus. Érbel n'est pas là ? Langer eut un moment de découragement. Puis, sans trop le montrer autrement que par le silence subtilement trop long du maître qui exige de la discipline de ses élèves, il récita les faits.
- Langer : J'espérais qu'il serait ici. On ne sait pas trop ce qui s'est passé. En descendant, on a trouvé la génératrice. Puis on est descendus pour aller voir l'autre bout du vaisseau. C'était un carnage total. Amoron faisait mine d'être déçu avec les autres mais, dans le fond, ne pas avoir besoin de porter des charges faisait son affaire.
- Langer : Quand on est remontés, Érbel n'était plus là. C'est comme s'il était parti pas en bas lui aussi. Les amis de Langer devinrent silencieux pendant quelques instants, se faisant leur propre idée de la situation. Puis, ils échangèrent des hypothèses sur ce qui avait bien pu se produire, mais aucune ne tenait vraiment la route. Langer les avait déjà toutes examinées. Eddel en profita pour châtier Crosseteer au passage lorsque ce dernier suggéra que Érbel avait quitté son lieu d'attente pour suivre un autre groupe, possiblement celui ayant quitté le vaisseau en dernier après l'attaque de la créature. - Eddel : NON, Crosseteer, NON ! Nous sommes tout ce qu'il a au monde comme amis ! Il ne nous aurait jamais quittés, surtout pas pour partir avec les fuckés ! C'est un des nôtres ! Évidemment, les propos dépassaient encore une fois largement la pensée, expression théâtrale oblige. À ce moment-là, Eddel s'apprêtait à passer en mode combat, ce qui impliquait d'engueuler Crosseteer de la façon la plus incroyable – et amusante – qui soit, c'est-à-dire en criant à pleins poumons toutes sortes de choses incohérentes alors que son visage se trouve à moins de dix centimètres de celui de son interlocuteur et ce, sans avoir l'air fâché. Or, l'impensable se produisit. - Amoron : Bien, moi aussi je suis son ami... je pense. Eddel figea, le doigt accusateur toujours en l'air, le corps penché vers l'avant pour se rapprocher de Crosseteer; puis, il détourna lentement la tête vers Amoron, à la manière régulière d'un robot. Il le regarda comme s'il venait de le trahir, et s'assura de le toiser beaucoup plus longtemps qu'il ne le fallait, question de le faire se sentir coupable jusqu'à la fin des temps. Et Crosseteer paierait cher ce moment de rire aux dépens de Eddel. Langer ne put apprécier la scène, contrairement à ses collègues, qui se marraeint bien. Il songeait trop à la situation sociale désespérée de son frère, qui le poussait à être un «ami de circonstances» de quelqu'un d'aussi inepte que Amoron.
- Langer : De toute façon... on va l'attendre ici, il va peut-être finir par revenir. Partir aller le chercher ne serait pas une bonne idée; on pourrait se perdre en y allant, et il pourrait revenir ici entre-temps. Ce serait vraiment poche. L'escouade se pencha alors vers des questions de survie plus immédiates, et fit le point sur la situation. |
| Chasse au trésor et autres trucs à brûler |
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Pendant le court voyage d'exploration et d'enquête du trio de Langer, les autres élèves consacraient leur énergie à distinguer les objets utiles des autres. Suivant le retour de Langer et de Dapak, ainsi que la fin de la discussion à propos de la disparition d’Érbel, les individus restés sur le site résumèrent leurs propres accomplissements. Joepe introduit le compte-rendu par un demi-tour sur lui-même de façon gracieuse, agitant lentement les bras, ce qui lui servit à mettre en évidence sa réalisation personnelle de l’après-midi. - Joepe : De notre côté... Joepe se retourna et présenta le feu, son feu, à ses amis. Les nombreuses épopées écospiritualistes de Joepe et de ses parents (sorte de rituels nouvel-âge animistes de contact avec la nature et ces choses obscures qui incluent inévitablement des archétypes et tout ce que vous pouvez imaginer dans le genre), accompagné-e-s d'autres personnes marginales de North Valley, le formaient, dès l'enfance, «à apprivoiser l'esprit du feu». Contrairement à ce que les mots choisis suggéraient, il n’y avait absolument rien de magique là-dedans : il ne s’agissait que d’une manière stylisée de dire les choses pour leur donner un fini mystique afin que cela s’intègre bien au reste du rituel. Les connaissances de Joepe en matière de mysticisme tribal devenaient des plus intrigantes que Joepe, s'il habitait un physique de carrure moyenne et posait toujours des gestes élégants, avait quelques éléments de morphologie qui rappelaient celles des hommes préhistoriques : poilu, teint foncé, traits forts, carrés, et visage spontané, très expressif. Sa curiosité naturelle lui ajoutait un air joyeux qui frôlait la naïveté. Bien entendu, le présent contexte se détachait fortement d'un quelconque pèlerinage lourd de symbolique naturiste, rousseauiste, primitiviste même, mais le feu naissant vivrait bien, nourri de matériel scolaire ayant temporairement perdu toute utilité. De façon complémentaire, le travail de tri effectué par Driquett et ses hardis compagnons fournissait des choses à brûler, certes, mais aussi de la nourriture en quantité suffisante pour survivre à court terme, et quelques effets personnels toujours bien utiles pour ruiner la réputation des autres (drogue, photos, écrits personnels, objets à vocation sexuelle). Personne de ce groupe d'amis ne le ferait, éthique personnelle oblige, mais Eddel pourrait toujours dériver une joie inextinguible à la satisfaction de son voyeurisme mal dissimulé pour ce qui est des côtés plus sombres et inconnus – voilà l'intérêt – de ses camarades de classe. Le butin, plutôt pauvre, le contenterait tout de même, et lui permettrait de lancer quelques allusions à gauche ou à droite – seulement si cela devenait nécessaire en cas d'ultime légitime défense (bien entendu). Après une pause et quelques échanges, les élèves reprirent le triage. Ils voulaient se débarrasser de cette bien peu stimulante entreprise le plus tôt possible. Bien souvent, les objets retrouvés aboutissaient dans le tas à brûler. Quand ils terminèrent cette morne activité, la nuit commençait déjà à tomber. Le ciel s'assombrissait rapidement, perdant de plus en plus du peu de bleu qui lui restait pour tourner vers un mauve inquiétant jamais vu sur la planète Camza. Les élèves convinrent alors de se regrouper autour du feu et de partager une partie de la nourriture récupérée.
- Langer : Là, on s'est occupés du matériel, mais qu'est-ce qu'on fait des corps ? En montrant son désaccord, Driquett prit une pose plus renfermée. Son regard brumeux erra dans le néant derrière ses petites lunettes rondes, qui, avec ses longs cheveux bruns et quelques accessoires (p.ex. épinglette militante, décorations dans les cheveux) ajoutés à des vêtements par ailleurs assez conventionnels, donnait une touche néo-hippie à l'ensemble. Driquett, avec son physique de taille moyenne, sa tenue modérée et l'élégance de son visage, achevait un équilibre esthétique intéressant. Un peu plus de chaque chose, et il aurait eu l'air d'un rustre barbare moyenâgeux ou d'un quelconque être bizarre dont les vêtements excessifs suggèrent qu’il fuit légèrement trop la réalité dans les jeux de rôles. Driquett passa longuement sa main droite sur son bref menton imberbe. Ses yeux en demi-lunes allongées et son nez fin semblaient encore moins apparents qu'à l'habitude à cause de la façon dont son visage, et le reste de son corps, se penchaient vers l'avant, songeurs. Amoron ne comprenait pas trop les arguments ritualistes de Joepe ou ésotériques des autres, mais il pensait la même chose que Driquett. Après tout, des parties humaines ensanglantées, ce n'est pas ce qu'il y a de plus réjouissant à manipuler, et cela peut accessoirement révolter le système digestif, comme il en faisait l'expérience plus tôt dans la journée. En songeant à tout cela, il replaça maladroitement ses grosses et épaisses lunettes. Celles-ci, par un effet optique secondaire provoqué par leur forme, exagéraient la taille de ses yeux sur son visage large. Cette configuration ne l’avantageait pas tellement, d’autant plus qu’il gardait la bouche entrouverte pour aider son système respiratoire à recueillir le précieux oxygène nécessaire à sa survie. Eddel, au contraire de Driquett, Amoron et Joepe, tenait à ce que les personnes mortes soient dépouillées et leurs vêtements et que ceux-ci (les vêtements) se fassent brûler. Pour ce qui est de flamber les individus comme tel, cela le laissait indifférent, mais il estimait qu'on pourrait le faire éventuellement pour justifier toute cette morbide opération. Conscient qu'il ne pourrait pas convaincre ses amis facilement, il décida de se tenir tranquille (quelques secondes) en pensant à toute la nudité sanglante et aux effets personnels potentiellement compromettants qu'il pourrait découvrir. Il nageait en plein fantasme de film d'horreur et ce, encore plus que d’habitude.
- Langer : Le problème, c'est que c'est pas terrible pour les maladies de laisser cela traîner... puis les odeurs vont peut-être attirer des animaux sauvages. Les propos incendiaires de Eddel rappelèrent à Dapak que sa main, irradiée à cause d'une maladresse lorsque lui et Langer examinaient la génératrice, lui faisait encore mal. Plus précisément, elle chauffait, ce qui contrastait avec la température ambiante. Il enleva son gant pour mieux l'examiner. En jetant un regard sur celle-ci, il vit qu'elle était très rougie et sensible à cause de la réaction de douleur de son organisme. Il ne croyait pas que l'enflure de sa main durerait aussi longtemps. En éloignant un peu sa main du reste de son corps, Dapak eut l'impression soudaine et irréfléchie que ce truc à cinq doigts ne lui appartenait pas. Il aurait dit que sa main était trop grosse pour lui, qu'elle devait être la propriété de quelqu'un au physique soit ventru, soit pas mal viril. Dans les faits, le physique de Dapak s'avérait moyen, et ressemblait pas mal à celui de Eddel. Dapak, sentant la douleur de sa main, chassa le doute de son esprit : il s'agissait bel et bien de la sienne. La douleur se tolérait, mais demeurait gênante. Toutefois, Dapak estimait difficilement son niveau véritable d'inconfort brut puisque le froid humide et envahissant engourdissait un peu sa main malgré ses gants. La discussion continuait en l'absence psychologique de Dapak.
- Driquett : Quand même, les corps sont gelés... Eddel fut malheureux de la tournure des événements. Sa bouche prit une forme traduisant son état contrarié.
- Dapak : Combien de temps on peut tenir, vous pensez ? Ils se tournèrent vers les deux amas d'objets. - Eddel : Moi, je trouve qu'on a travaillé pas mal pour pas grand-chose. Non mais on s'en sacres-tu des poèmes genre death metal d'un de la gang de fuckés ?! Il y eut une sorte de malaise généralisé, qui fut progressivement remplacé par un rire honnête. Langer n'était plus trop capable et, avec Joepe, trouva la situation fort amusante. En plus du caractère inusité de la chose, ces deux-là entrevoyaient la piètre qualité du contenu et, immédiatement, cela ajouta de l'absurde à toute l'histoire. Dapak évalua grossièrement la taille de l'amoncellement de trucs destinés à brûler.
- Dapak : Dans le fond, on n'a pas tant d'affaires à flamber que cela... Eddel eut vraiment l'air d'un débile profond sur ce coup, mais c'était voulu, et cela lui donna une excuse pour brutaliser Crosseteer encore. Décidément, les gestes de Eddel rappelaient continuellement au monde entier à quel point sa personnalité contrastait avec sa tenue. Il faut savoir que Eddel s'habillait de façon simple, sobre, sans aller avec ou contre la mode. Il ressemblait à n'importe lequel autre élève sans histoire ! Son physique ne dépassait pas la moyenne, sauf qu'il était peut-être un petit peu plus gros qu'un petit peu plus maigre. Son visage et sa coupe de cheveux ne se caractérisaient par rien de bien particulier, si ce n'est quelques allures androgynes et un air rêveur dérivant en permanence à travers ses yeux bleus allongés.
- Joepe : Les quelques bouts qui brûleraient, ce ne serait vraiment pas bon pour la nature... On risquerait plus de s'empoisonner que autre chose avec ces affaires-là. Langer et ses amis continuèrent à discuter tranquillement et à philosopher autour du feu pendant quelques heures, et la discussion leva vraiment quand Dapak leur parla de l'énergie nucléaire de la génératrice et de son expérience avec celle-ci. Malgré les progrès de la science et le perfectionnement de la technologie nucléaire, elle continuait à soulever la controverse. Ce soir-là, ils devaient être inspirés, car les jeunes écologistes apportaient d'intéressantes et originales réflexions sur le sujet. Amoron, qui ne se sentait ni concerné par la nature de ces discussions riches de paroles, et dans une moindre mesure de sens, ni particulièrement intégré au groupe, resta à l'écart, à moitié absorbé par ses pensées aux allures de rêveries en dérive. Lorsqu'il fit nuit noire, ils se couchèrent à peu de distance du feu, dans un coin du vaisseau aménagé à cette fin. Amoron trouva le sommeil le premier, sa faible endurance ne le prédisposant guère aux efforts, même dispersés, qu'il avait dû fournir aujourd'hui à la tâche de tri. À cause de ses importantes difficultés respiratoires, il ronflait bruyamment, pour le plus grand malheur de ses collègues. La nuit fut longue, spécialement pour Langer, qui s'inquiétait à propos de Érbel... |
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La suite... |
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