
| TOME I : Hoverbus de l'enfer CHAPITRE IX |
| Certains partent, d'autres restent |
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Lors de l'attaque initiale de la créature, quelques élèves s'étaient cachés dans les compartiments à bagages. Il s'agissait d'espaces disposés dans le hoverbus, en haut, sur chaque côté, près du plafond. Les élèves plaçaient leurs sacs et effets personnels à cet endroit pour dégager leur espace limité sur les sièges, question de confort, pendant les longs vols entre Red River et Bayleaf Mountain. Les compartiments à bagages, faits sur le long, étaient fermés par un revêtement en plastique robuste. Cela empêchait non seulement les sacs de tomber, mais aussi les élèves mal intentionnés d'«échapper» à répétition leurs sacs sur la tête de leurs camarades assis à proximité. Durant le massacre, ceux cachés dans les soutes à bagages s'étaient empressés de s'isoler sous les sacs des autres élèves. Seul Eddel, amateur de films d'horreur et de sensations bizarres, avait daigné regarder, d'abord avec réserve, puis avec grand intérêt, le massacre de bon nombre de ses camarades qu'il n'appréciait pas particulièrement, car il les considérait ni plus ni moins comme de profonds ignorants. Au départ, la peur prit le dessus et il tenta de fermer la soute à bagages au complet. Cependant, à cause d'une déformation dans la structure du hoverbus, le revêtement ne voulait pas aller jusque en bas; il restait donc une petite ouverture par laquelle sa curiosité morbide se rassasiait grossièrement, sans pudeur ni culpabilité. Éventuellement, la créature quitta les lieux, pour des raisons inconnues des élèves cachés dans les compartiments à bagages. Ceux-ci ne bougèrent pas, jugeant que cette accalmie n'était peut-être qu'illusoire. Comme pour leur donner raison, leurs collègues continuèrent de s'agiter, saisissant leurs affaires promptement avant de quitter avec grande hâte ce qui restait du transport scolaire. Une discussion animée entre plusieurs élèves indiqua que la tourmente s'apaisait, mais tous et toutes se doutaient qu'ils et elles se trouvaient en fait dans l'oeil du cyclone – la créature reviendrait incessamment. Langer plaça son oreille contre la paroi du compartiment pour comprendre ce que les élèves disaient. Il ne perçut que des bribes, mais comprit néanmoins que les jeunes, émotifs à n'en plus être capables, ne s'entendaient pas sur ce qu'il fallait faire. Ils et elles se groupèrent selon leurs affinités naturelles (préservant par le fait même la rassurante et aliénante hiérarchie de la cour d'école malgré l'adversité et la possibilité qui s'offrait à eux et elles de faire les choses autrement), et prirent progressivement le large dans des directions variables. Eddel regardait la scène avec intérêt, toujours isolé dans son compartiment à bagages. Il voyait une petite bande de délinquants s'engueuler sans but, et probablement que la personne qui gueulerait le plus fort finirait par l'emporter. Ce n'est pas tout à fait ce qui se produisit : un des plus alertes prit une initiative, à la surprise générale. - Faque : Je m'en calice. Je prends mes affaires et je crisse mon camp. Suivez-moi ou arrangez-vous. Il se dirigea vers la soute dans laquelle Eddel s'était caché. Celui-ci se retira un peu. Un autre élève de la bande continuait de s'opposer à Faque, mais Eddel ne l'entendait pas, car il était trop loin. Faque lui répondit.
- Faque : Là, là, Fraget, tu prends tes affaires puis tu fermes ta gueule. Tandis que Barben suivait son acolyte Faque, Fraget continuait d'argumenter avec émotivité mais, finalement, les autres se rallièrent tous-tes à Faque. Ils et elles l'imitèrent et récupérèrent ainsi leurs effets personnels. Les efforts verbaux de Fraget avaient eu comme seul effet de distraire momentanément Faque. Ce dernier se demandait maintenant dans quel compartiment ses affaires se trouvaient. Pendant ce temps, les autres discutaient.
- Fepari : Dites donc, il est où JOL ? Barben pointa le corps de JOL. Fepari se dirigea vers lui, ne réalisant pas qu'il était mort.
- Fepari : Hey, JOL, réveille ! Fepari saisit vigoureusement l'épaule de JOL pour le réveiller virilement, et, sans rencontrer de résistance, ramena sa dépouille vers lui. Il constata alors que le visage de JOL s'était figé en une expression faciale chaotique assez épeurante, quelque part entre la joie béate, la surprise et la douleur. Le tout avait été brûlé aléatoirement par une importante dose d'électricité. Les dégâts laissaient voir, par bouts, la structure musculaire et osseuse du visage de JOL ainsi que ses yeux grillés. C'était plutôt macabre, et Fepari, à la fois surpris et dérouté, recula. - Fepari : Ah ! Calice... il ne s'en est comme pas sorti. Ses ami-e-s échangèrent des remarques affligées à voix basse. Faque, encore occupé à se remémorer où étaient rendues ses affaires à partir de la nouvelle disposition intérieure du hoverbus, reprit son avancée vers le compartiment dans lequel se trouvait Eddel. En cours de route, Faque se rendit compte que c'était probablement le bon. Eddel, mieux dissimulé que lors de l'attaque de la créature, voyait Faque s'approcher avec hésitation. Dans l'esprit de lui jouer un tour comme lui seul sait le faire, il se donna un élan et, lorsque Faque ouvrit le compartiment, Eddel fit semblant que Faque l'avait fait tomber en levant la porte en plastique. Ce n'était bien sûr qu'un prétexte pour se jeter violemment sur lui avec tout son poids. Eddel l'immobilisa grâce à l'effet de surprise, puis il le fixa intensément dans les yeux avec un air animal, et fit semblant d'entrer dans un état de désorganisation inqualifiable. - Eddel : Faque ! Faque ! On va tous mourir ! AU SECOURS ! AU SECOURS !!! AAAAH !!! Il s'agrippait à lui de plus belle, faisant exprès de placer son visage le plus proche possible de celui de Faque tout en hurlant pour maintenir son emprise sur lui. Eddel s'emporta dans son personnage au point de pleurer de panique. Au bout de quelques instants de crise simulée, il roula sur le côté, complètement mort de rire. Faque n'était guère amusé : il détestait toute manifestation de folie, ne serait-ce que légère. Habituellement, il réprimait les expressions de bizarrerie avec ardeur avant qu'elles ne se propagent, car celles-ci le rendaient mal à l'aise au point de lui faire éprouver une haine immédiate contre l'instigateur-trice d'un acte de folie. Or, à en juger par son état, il venait d'éprouver une intense frayeur, au-delà de toute contre-attaque possible. Le comportement d'Eddel avait été d'une telle intensité que la surprise de Faque l'avait mentalement paralysé. En d'autres circonstances, Faque se serait donné la peine de chasser, puis de rosser Eddel pour un affront d'aussi mauvais goût. Toutes les personnes qui se trouvaient encore dans le hoverbus ne comprenaient absolument pas ce qui s'était passé. Par contre, Eddel, qui venait d'importer une scène obscure de film d'horreur dans son existence tout en terrorisant un sombre abruti, riait bruyamment sa victoire. Les autres élèves l'ignorèrent, le tenant pour malade mental (ils et elles n'avaient pas complètement tort, mais c'était son état normal). - Faque : Tabarnak... Lorsque les amis de Eddel l'entendirent rire, ils comprirent qu'il ne devait plus y avoir de danger (quoique...). Ils sortirent graduellement des compartiments à bagages. Faque reprenait ses esprits et, encore ébranlé, rassemblait ses affaires. Il remarqua à peine que d'autres personnes descendaient des soutes à bagages.
- Girodos : Heille, c'était une bonne idée de se cacher là. On aurait dû y penser. Vikow était une fille qui se tenait avec eux; plus précisément, elle était tolérée par le groupe sans en être véritablement une membre active. C'était une personne de petite taille, mince, avec des cheveux courts et noirs. Plutôt discrète, elle se sentait intimidée par les autres, tous et toutes plus vieux qu'elle. Elle avait entendu les remarques de Girodos, mais ne disait rien et, à vrai dire, ne réalisait pas complètement qu'il lui faisait explicitement des avances sexuelles. Elle était un peu jeune pour Girodos (onze ans), mais des (fausses) rumeurs étranges portant sur sa sexualité, supposément très active, avaient éveillé les passions de ce dernier. Il tentait de l'intéresser à lui depuis quelques temps sans toutefois vraiment y parvenir.
- Égétée : Elle est peut-être petite, mais il n'y aurait pas plus de place. Girodos fit un geste suggestif, vulgaire, avec ses hanches et ses mains. - Égétée : Bien, déjà que juste toi tout seul... Elle n'avait pas précisé si elle présumait qu'il n'entrerait jamais dans un des compartiments à bagages, ou s'il serait incapable d'utiliser, même seul, sa fonction sexuelle. Puisque elle considérait que l'impuissance et la grosseur de Girodos allaient de pair, il serait raisonnable de dire qu'elle venait de créer un double-sens tout à fait sublime. Faque termina de ramasser ses choses et ses esprits pendant que ses ami-e-s jasaient. Il se demanda, au passage, si Eddel avait contaminé ou maudit ses effets personnels avec sa bizarrerie, et il espérait que ce ne serait pas contagieux. Sans dire grand-chose, il se dirigea vers la sortie. Les autres comprirent que c'était le moment de quitter et que, après tout, il fallait se hâter puisque le démon reviendrait certainement. |
| Ceux qui décidèrent d'y rester |
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Pendant que Faque et les autres quittaient, les élèves anciennement dissimulés dans les compartiments à bagages finissaient de se regrouper. Tous les membres du groupe d'Eddel étaient là : Driquett, Dapak, Joepe, Langer et son frère Érbel, et bien entendu, Crosseteer. Eddel et ses amis tinrent conseil. Érbel, peu intéressé par les processus démocratiques, se posta près d'un des hublots du hoverbus. L'éventualité que le démon revienne le préoccupait davantage que de participer à la prise de décision. Il ne se sentait pas particulièrement bien intégré au groupe. Joepe et sa bande l'acceptaient, mais les affinités entre Érbel et les autres n'étaient pas très sensibles. Crosseteer se trouvait un peu dans la même situation. Ses plus récents intérêts s'éloignaient de ceux des autres membres du groupe mais, contrairement à Érbel, plusieurs d'entre eux étaient ses amis d'enfance avec qui il entretenait des liens d'une importance historique. Érbel regardait maintenant au loin, par le hublot. Il se disait qu'il faisait bien de se fier au bon jugement de son frère, plus influent et de toute façon plus habile que lui dans ce genre de choses. Plutôt renfermé, il comprit assez tôt que la solution la plus simple et la moins embarrassante pour tout le monde consistait à ce qu'il suive les autres. «De toute façon, cela ne fait pas une grosse différence, au bout du compte», jugeait-il, habitué à se laisser déterminer. Pour une fois, considérant que la situation était des plus graves, Eddel tenta de rester calme et évita de détruire les efforts des autres pour créer de la cohésion. Il faillit ne pas réussir à se contenir, mais jugea plus utile de se complaire dans ses pensées, repensant à sa victoire sur Faque quelques minutes auparavant. Cela l'entraîna dans un état de bonheur qui lui fit perdre le fil de la discussion. Puisque le temps leur manquait, les autres s'abstinrent de se lancer dans de grands débats philosophiques qui menaient à de bien riches, mais bien longues, élucubrations. Et Crosseteer se tut le plus possible, dans l'espoir de ne pas ramener Eddel à ses esprits (chaque fois que Crosseteer intervenait, Eddel le prenait comme une provocation), histoire de préserver le fragile équilibre dans la dynamique de groupe. Après quelques minutes d'échanges et de réflexions, aucun consensus ne se dégageait. En réalité, la situation comportait tellement d'incertitude qu'il devenait particulièrement complexe de prendre une décision éclairée, idéal de ces jeunes penseurs. Langer, comme d'habitude le plus soucieux du concret, fit une proposition. - Langer : Le mieux, c'est encore de rester dans le hoverbus. Cette grosse affaire dégueulasse est occupée. Elle ne reviendra pas ici, en tout cas elle ne restera pas si on ne lui montre pas qu'il y a quelqu'un. Il lui semblait que c'était la meilleure chose à faire. De toute manière, les autres élèves se promenaient maintenant un peu partout, en petits groupes, dans les collines boisées et enneigées. Langer estimait que cela tiendrait le monstre occupé pendant un bon moment. Il garda toutefois cette réflexion utilitariste pour lui, son analyse froide du problème risquant de créer des réactions peu souhaitables chez ses artistes amis. - Dapak : Je suis d'accord avec Langer. Quand les secours vont arriver, ils vont chercher ici en premier, puis ils vont nous trouver. Quelques critiques furent prononcées par Driquett, tandis que Joepe pesait les pour et les contre de la suggestion de Langer. Finalement, personne ne suggérait quoi que ce soit de mieux que le plan Langer. Les élèves décidèrent donc de rester dans le cadavre du hoverbus. À ce moment-là...
- Érbel : La revoilà !!! Érbel pointa dans la fenêtre. Les autres s'approchèrent. Ils virent que, effectivement, la créature s'en revenait lentement vers le hoverbus, émergeant de derrière une colline d'un pas lourd et déterminé. Langer plissa les yeux, son début de myopie non corrigée ne lui permettant que de voir une grosse forme grise-brune en mouvement. Un autre ne pouvait pas voir la créature : il s'agissait de Crosseteer, qui se trouvait à l'arrière. - Crosseteer : Tassez-vous, je veux voir cela de plus près... Ses amis le laissèrent passer. Crosseteer se rapprocha pour mieux discerner le monstre, au point où son visage était pratiquement collé contre le hublot. Il essayait de percevoir le démon dans tous ses détails comme s'il voulait encoder un souvenir exact pour éventuellement en faire un modèle informatisé en trois dimensions. Soudainement, le corps d'un élève percuta le hoverbus juste au-dessus de Crosseteer avec un bruit d'os brisés, puis glissa lentement le long de la fenêtre en y laissant une large trace de sang. Driquett fit une observation avec un calme déconcertant. - Driquett : On dirait bien que Massi s'est fait avoir... Crosseteer recula, d'abord par réflexe de surprise, puis par dégoût. Visiblement traumatisé, il continuait à reculer en fixant la fenêtre; la peur se lisait sur son visage et, quelques instants plus tard, il était tout en sueurs. Pendant un instant infiniment court, ses yeux lui avaient permis de voir le moment précis où Massi mourut, et, même s'il essayait présentement de le fuir symboliquement en reculant, il ne pourrait plus jamais chasser ce souvenir de sa mémoire. Eddel saisit Crosseteer par les épaules et tenta de le calmer (?) en lui faisant la morale de façon semi-cohérente, mais Crosseteer ne l'écoutait pas. Il continuait de regarder dans le vide, vers la fenêtre, avec un air paniqué, comme si quelque chose allait lui sauter dessus. Langer, qui assistait à la scène, commenta sur le fait de recevoir un corps ensanglanté dans le fenêtre la plus proche.
- Langer : Esti que cela m'écoeure quand cela arrive, cela... Il avait raison. Les sept amis se regardèrent, puis, d'un commun accord, remontèrent vite dans les soutes à bagages, se dissimulèrent chacun derrière les sacs, fermèrent les portes (sauf Eddel), et ne firent plus de bruit. |
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Si l'attente d'un stimulus rare est généralement longue pour un-e observateur-trice humain normal, il pourrait être dit que la surveillance la plus brève d'un bruit ou du moindre indice précurseur d'une mort probable, lorsqu'une personne se trouve dans un état émotif d'anxiété et de stress intenses, est pratiquement infinie. Cet état traduisait bien comment le groupe, en moyenne, se sentait. Il s'agissait d'une moyenne puisque Crosseteer (déjà ébranlé) et Érbel paniquaient solide, tandis que Langer et Driquett, deux individus de nature calme, arrivaient à se contrôler. Eddel, de son côté, se sentait plus excité qu'en détresse. La créature arriva enfin sur le site du vaisseau écrasé. En tout, quinze minutes avaient été nécessaires pour remonter la dernière colline et revenir sur le lieu d'origine des fuyard-e-s. En faisant le chemin en sens inverse, la créature avait décidé de ne pas se presser plus qu'il ne le fallait; elle espérait surprendre (et broyer) d'autres rescapé-e-s qui se seraient aventurés dans la mauvaise direction (la sienne). Or, cela ne s'était pas produit, et la créature constaterait bientôt que ses appréhensions s'étaient réalisées : les petits êtres qui habitaient l'engin métallique avaient profité de son absence pour déguerpir en vitesse et, maintenant, elle ne pourrait plus s'amuser avec eux. En rétrospective, quitter le vaisseau pour aller jouer avec les premiers évadé-e-s n'avait pas été une décision très judicieuse. Les élèves dissimulés dans les soutes à bagages, qui avaient détecté le démon plusieurs minutes auparavant grâce à la vigilance d'Érbel, sentaient que le moment de vérité approchait. Tous vivaient maintenant de la terreur, à divers degrés. Langer, pour se rassurer, se disait que cet horrible prédateur, un animal aussi puissant que peu intelligent, se verrait facilement floué par son plan. Elle arriverait, ne verrait pas signe de vie dans le hoverbus, et repartirait à la chasse incessamment. Érbel, moins sûr, se concentrait sur l'idée que son frère ne le laisserait jamais tomber. Ce n'était peut-être pas rationnel, mais, effectivement, Langer resterait toujours à ses côtés. Quant à lui, Eddel espérait voir l'expression de la créature lorsque celle-ci comprendrait que les élèves ne s'y trouvent plus. Il anticipait que ce serait bien drôle. La créature, davantage futée qu'il n'y paraissait, comprit la situation plus rapidement que les petits êtres du vaisseau ne l'estimaient. En apparence, la carcasse métallique semblait déserte. Néanmoins, la créature se dit que la situation méritait une enquête plus approfondie (ne sait-on jamais...). Elle sauta à l'avant, où se trouvait (jadis) la cabine de pilotage du hoverbus. Elle regarda les bouts de carcasse qu'elle avait elle-même brisés. Elle considéra l'ampleur de sa puissance avec une certaine fierté, et se dit que rien ne l'aurait empêchée de déchirer tous les pans de métal du hoverbus, un coup parti. Cela ne revêtait plus le même intérêt maintenant puisque rien d'amusant ne se trouvait dans les ruines du vaisseau. Elle avança jusqu'à la dernière section qu'elle avait ouverte, ce qui la plaçait entre le premier tiers et la moitié de la longueur du transport. Elle baissa la tête et se mit à quatre pattes. Regardant vers l'intérieur, la créature déduit que, effectivement, il ne restait plus grand-chose à faire là-dedans : l'endroit paraissait abandonné. Eddel fixait la créature avec l'émerveillement de l'éthologiste qui observe en terrain naturel les incarnations les plus concrètes de la théorie de l'évolution. Le seul mouvement qu'il s'autorisait, le clignement des yeux, se faisait le plus rare possible. Il capturait l'entièreté du moment présent tandis que le démon mobilisait tous ses sens et ses instincts de prédation vers une opération de détection de ses proies potentielles, furtives. Pour être bien certaine que aucun petit jouet vivant ne s'attardait en se cachant dans le hoverbus, la créature renifla l'air avec insistance, dans une série de courtes inspirations. Ce ne fut pas d'une grande utilité, puisque les odeurs de métal et de sang montaient à ses sens de façon abondante et masquaient toute autre odeur, plus subtile, indicative d'une présence vivante. Elle poussa quelques grognements de frustration bien mérités. La créature entreprit alors de faire confiance à ses yeux, moins sensibles mais autrement plus précis. Immobile et silencieuse, elle déplaçait très lentement son regard de façon systématique. Elle couvrit ainsi tout l'intérieur arrière du hoverbus, ce qui nécessita quelques minutes d'une attention soutenue consacrée à la détection d'un mouvement, quel qu'il soit. La conclusion de ses yeux : il ne restait plus rien à tirer des débris. Pourtant, sans savoir pourquoi, son instinct lui suggérait que quelque chose de plus que ce qu'il ne paraissait se cachait là. Pendant ce temps, presque tous les élèves du groupe se doutaient que le prédateur les cherchait toujours. Pour ceux-là, il s'avérait assez évident que le démon était encore là et que, contrairement à ce que Langer prévoyait, il ne partait pas. Crosseteer présageait le pire et tout son corps tremblait de frayeur. Il aurait voulu, plus que tout au monde, disposer d'une couverture pour se cacher en-dessous à la manière d'un enfant aux prises avec des terreurs nocturnes qui s'accroche à la pensée magique selon laquelle l'invisible n'existe pas. Il fit tout son possible pour minimiser le bruit occasionné par son frissonnement involontaire, conscient malgré la paralysante panique des conséquences possibles pour le reste du groupe. La créature hésitait toujours. Elle sentait qu'elle perdait son temps, que rien de valable ne pouvait être débusqué, qu'elle trouverait mieux à faire en d'autres lieux. Cependant, elle avait cru sentir un micromouvement, quelque part en haut (où exactement, voilà qui posait problème), indice que quelqu'un ou quelque chose la surveillait. Elle avait aussi cru entendre une sorte de bruit indistinct, comme celui de petits rongeurs qui grouillent de manière insouciante sous la surface du sol, dans d'étroites et complexes galeries souterraines dont eux seuls détiennent les secrets. Peut-être ne s'agissait-il que du vent harcelant les bouts de métal sans uniformité qui dépassaient du sol, herbe rigide au chant bien erratique. Dapak, contrairement à ses amis, se demandait si le prédateur était véritablement là tant il n'entendait aucune sonorité lui indiquant sa présence. Peut-être que les rares sons perçus quelques minutes auparavant étaient le fruit de son imaginaire, de son angoisse, ou que l'intensité de l'insignifiant bruit de fond se voyait multiplié par l'attention qu'il lui portait. Après tout, il n'était pas fou de croire que la créature soit passée près du transport, puis s'en soit éloignée aussitôt, encore plus vite que ce que Langer avait entrevu. Dapak eut envie de lever un peu la porte de plastique qui l'isolait du reste du hoverbus. Il aurait ainsi été en mesure de vérifier de lui-même. Pour une raison qu'il ne pourrait absolument pas préciser tant ele relevait du hasard, il lui sembla plus sage d'attendre encore un peu. Non, finalement, plus rien à faire ici : la créature recula légèrement, fit demi-tour avec peu d'empressement, se redressa et marcha vers ce qui restait de la cabine de pilotage. Son pas, trop assuré, et témoignant de nouvelles préoccupations qui distrayaient le démon de son environnement présent, résulta en une maladresse. Le démon trébucha sur la tête de Bimas, qui traînait toujours dans les parages avec son expression faciale d'horreur et de surprise. Sa patte postérieure gauche s'enfargea dans la tête puis, par réflexe, le démon déposa sa patte postérieure gauche devant afin de rétablir son équilibre, écrasant du même coup la tête de Bimas. À cause de tout le sang répandu dans l'allée, mais aussi d'une petite quantité de vomi acide dans ce qui correspondait autrefois à la cavité orale de la tête de Bimas, et de l'instabilité des petits débris osseux, la créature perdit pied de façon complète. Elle tomba sur le dos dans un fracas mélangeant métallique et organique. Joepe, tapis dans son compartiment à bagages, entendit un grand bruit. Il crut que le prédateur se fâchait et, ce faisant, entreprenait de tout détruire ce qui restait des restes du vaisseau. Joepe eut alors une sorte de clairvoyance face à sa mort prochaine, visualisant le démon tout briser, le découvrant avec ses amis, et les anéantissant d'une façon à la fois expéditive et souffrante. Étrangement, sa visualisation ne concordait tout d'un coup plus avec ce qu'il entendait, ce qui écourta sa scénarisation morbide. Il reprit ses esprits et déduit que, finalement, les projets du monstre devaient être autres. Eddel, en voyant le redoutable démon s'étendre de tout son long, ne put s'empêcher de rire. D'ordinaire très théâtral et expressif, il réussit par un effort héroïque à réprimer un premier soubresaut d'esclaffement. Bientôt, il tremblait autant d'amusement que Crosseteer de peur. Un grincement régulier se faisait entendre faiblement dans le hoverbus... La créature, surprise du fait d'être à terre l'instant d'après, la patte en l'air, couchée dans une couche de sang humain à moitié gelé qui la souillait maintenant, en était fort confuse. Elle se remit sur pieds péniblement. Envahie d'une intense frustration, elle cria avec violence. Puis, elle fit quelques pas à l'extérieur des vestiges du vaisseau, accéléra, puis s'envola vigoureusement vers le sud. Driquett poussa un soupir de soulagement. «On a survécu», se dit-il alors que les battements d'ailes de la créature s'éloignaient. Et Eddel éclata de rire. |
| En Quête d'un plan |
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Eddel n'avait toujours pas réussi à s'arrêter de rire lorsque ses amis sortirent des soutes à bagages. Encore un peu survoltés, les jeunes avaient néanmoins l'esprit plus paisible que quelques minutes auparavant. Érbel, et encore plus Crosseteer, restaient nerveux.
- Driquett : C'est dans ce temps-là que j'aurais envie d'une bonne tisane pour me calmer. Driquett ouvrit une des poches de son manteau et en sortit un petit sac.
- Crosseteer : Je ne veux pas être plate, là, mais on n'a pas d'eau chaude. Va falloir que vous les fumiez, les herbes à tisane, et on va enfin savoir si... En disant cela, Langer détourna la tête de façon semi-théâtrale. Il voulait être bien certain que tous verraient qu'il commençait à en avoir vraiment assez de cette discussion sans but. Joepe ne se prenait pas tellement au sérieux dans tout cela, et il se mit à rire franchement. La principale raison pour laquelle cette discussion se comparait à un citron qui pourrait encore donner quelques gouttes de son précieux jus, c'était l'insistance de Crosseteer. Lui, il était plutôt dérangé par la possibilité que ses amis prennent une drogue, même douce, tandis que les autres faisaient exprès pour en rajouter. Langer, de son côté, préférait que les échanges verbaux servent à autre chose que de contrarier Crosseteer, puis de regarder Eddel s'emporter. Entre-temps, ledit Eddel tentait maladroitement de les rejoindre. Il descendait avec misère de son compartiment, ralenti par un rire qui s'atténuait enfin. Ce n'était pas que Eddel réussissait à chasser l'image du démon trébuchant dans sa tête, mais plutôt que les insipides propos de Crosseteer le ramenaient à la réalité. Ses paroles suscitaient toujours un retour de haine joyeuse chez Eddel.
- Eddel : Hahaha ! Si vous aviez vu cela !!! Eddel leur raconta ce qu'il avait vu et, effectivement, plusieurs de ses amis en rirent un bon coup. Crosseteer et Érbel avaient un humour différent, plus conventionnel. Ils sourirent, sans plus. Il y eut ensuite un court moment de silence.
- Dapak : Dites donc, est-ce que c'est juste moi, ou s'il fait vraiment froid ici ? Le groupe se demandait maintenant si ses herbes pouvaient être aussi efficaces qu'il le prétendait sans pour autant avoir de propriétés psychotropes. - Langer : Écoutez, les génies en herbe, là, laissez les histoires de tisane de côté. Je pense qu'il nous faut un plan. Il accompagna ses propos d'un geste concret de la main, comme pour saisir quelque chose devant lui. - Eddel : Oui, un plan ! Cela, c'est bon. TIENS, Crosseteer, TIENS, ON A GAGNÉ ! T'aurais jamais pensé à cela, toi, Crosseteer. On le sait bien ! Il le frappa à quelques reprises avec ses manches de manteau. Crosseteer résista passivement, un peu trop découragé pour faire autre chose. Il se disait que Eddel reprenait le temps perdu, quitte à sacrifier de la qualité pour assurer une attaque soutenue.
- Joepe : J'ai une idée. On pourrait appeler des secours avec la radio du hoverbus. Joepe leur raconta alors, avec ses dons de conteur mystique-shamanique (il ne manquait plus qu'un tam-tam), la fois où le hoverbus avait dû se poser dans un endroit assez peu habité du District de Snakebridge en raison de problèmes mécaniques. Sa mise en scène leur rappela que Driver s'était servi de la radio pour appeler Transport Pélican à la rescousse. La compagnie fut si lente à réagir que, finalement, c'est un remorqueur qui passait par là par hasard qui ramena le hoverbus à Bayleaf Mountain. Les élèves se dirigèrent vers la cabine de pilotage vaisseau. Ils mettaient les pieds, sans vraiment le remarquer, sur un revêtement à moitié gelé de sang et de liquides organiques divers. Ils prirent malgré tout conscience de l'étendue du massacre, tant en termes de vies que de matériel. Cela les décontenança et ils se turent devant la gravité de la situation. «Cela aurait pu être nous autres», se dit Dapak, qui regardait avec chagrin et résignation les restes mutilés d'une de ses voisines pour qui il éprouvait de la compassion. Plus ils approchaient de l'avant, plus le nombre de corps enchevêtrés dans les débris augmentait. Joepe, habituellement de bonne humeur, était consterné. Lui et ses camarades reconnurent certains de leurs anciens collègues par le style de leur habillement. La couleur originale des vêtements ne pouvait plus servir d'indice, les tâches rouge-brunâtres présentes en abondance sur tous les manteaux les conformant à une mode des plus horrifiantes. Rendus à ce qui ressemblait vaguement à un ensemble de contrôles complètement bousillés, Driquett demanda :
- Driquett : Mais où est cette radio ? Il avait dit cela sans vraiment être sérieux, avec un ton à la fois neutre et sarcastique. Pour dire vrai, l'avant du hoverbus avait été complètement mis en pièces par les efforts énergiques du démon. On retrouvait des petites composantes brisées parmi des morceaux plus larges de matériaux divers, avec un restant de tableau de bord sauvagement arraché. - Eddel : Crosseteer ?! Qu'est-ce que tu dis là ? Mais pour qui tu te prends ?! Le monde comme toi, cela m'écoeure TELLEMENT ! Ce n'est pas parce que tu étais bon dans les cours d'Initiation à la technologie que tu serais capable de remonter une radio ! Les élèves se regardèrent, manquant soudainement d'inspiration pour ébaucher la deuxième phase de leur plan de survie. C'est alors qu'ils entendirent des bruits de pas derrière eux... |
| L'Idée de Langer |
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Langer et ses amis se retournèrent. Avec surprise, ils aperçurent un de leurs collègues, qui portait un manteau blanc aux proportions démesurées. L'individu, un peu gros, était enneigé au point d'en devenir difficilement reconnaissable, et approchait lentement à l'aide de sa démarche peu agile. Sa respiration, difficile et de forte intensité, couvrait maintenant le bruit ambiant. Il s'arrêta à peu de distance et se pencha vers l'avant, les mains sur les genoux, pour mieux récupérer. Ses épaisses lunettes s'embuèrent aussitôt. Il s'adressa au groupe de Joepe.
- Amoron : Les amis, je suis tellement content de vous voir ! Hé, vous ne savez pas ce qui m'est arrivé ? Je me sauvais avec Massi et les autres, et je suis tombé dans la neige ! Théâtralement, solennellement, Eddel accueillit Amoron comme un souverain reçoit un simple messager. Ce courrier, habituellement fourbu et mortellement blessé, réussit héroïquement à percer les lignes ennemies en utilisant les dernières forces qui lui restent pour transmettre un message semi-pertinent à son monarque. Malgré cette attitude en apparence ouverte et accueillante, Eddel faisait preuve de bien peu de sincérité. Seulement, il se refusait à rejeter directement qui que ce soit. Il ne se réclamait pas des personnes à l'esprit étroit et de faible talent qu'il associait à la pratique de la discrimination et du rejet. Eddel se plaisait beaucoup, par contre, à s'amuser aux dépens des ineptes de ce monde. Habile, il passait pour un grand humaniste alors que, dans les faits, il démolissait les gens sans que ceux-ci et celles-ci ne s'en rendent compte. Pour dire vrai, pratiquement personne, même ses amis, ne comprenait ses manoeuvres, et quel en était le but ultime. Ils compliquaient inutilement la situation : Eddel n'entretenait aucune finalité pour la vaste majorité de ses actes. Joepe, Driquett et Dapak, personnes tolérantes à la marginalité au point de danser avec le relativisme à tous les instants, ne faisaient pas de cas de la situation. À l'occasion, Crosseteer s'inquiétait un peu pour sa réputation de sportif (enfin, ce qui en restait), sans plus. Il se contentait d'éviter le contact rapproché avec les invité-e-s des strates de popularité inférieures, d'autant plus que leur hygiène personnelle laissait parfois à désirer. Érbel, quant à lui, retirait des avantages de l'attitude ouverte du groupe. Quelques personnes «acceptées» par Eddel étaient les ami-e-s d'Érbel. Il faut savoir que son appartenance au cercle de Joepe passait essentiellement par le lien avec son frère, Langer. Eddel tenait Langer en très haute estime et, pour cette raison, n'oserait jamais contrarier Érbel. Sans son frère, Érbel se tiendrait vraisemblablement avec des personnes impopulaires, celles-là mêmes qui sont victimes des manipulations d'Eddel. Contrairement à Érbel, Langer était considérablement agacé par la présence de ces personnes (excluant son frère), qu'il jugeait médiocres. Il ne leur voulait pas de mal, n'encourageait pas leur discrimination, ne les détestait pas; il les souhaitait seulement loin de lui. Langer n'appréciait pas tellement que les personnes de piètre qualité lui fassent perdre son temps avec leurs questions et commentaires navrants. Il considérait le temps comme une richesse dont il fallait tirer profit avec responsabilité en l'investissant dans son développement personnel, et en évitant plus que tout de la dilapider. Eddel attendait le récit des exploits d'Amoron. - Amoron : Oui ! Je suis vivant. Mais pendant que j'étais dans la neige, je n'ai rien vu de ce qui se passait. J'avais trop peur. Je me suis camouflé et quand je t'ai entendu parler fort, tantôt, j'ai compris que le monstre n'était plus là. Qu'est-il arrivé, au juste ? Dapak sentait que Eddel préparait une très longue envolée lyrique, beaucoup de détails à l'appui, à propos des événements. Il décida de le devancer, et de résumer succinctement le massacre, la fuite des élèves, le retour de la créature, puis son départ. Quelques minutes plus tard...
- Amoron : Oui, je l'ai entendue crier et passer au-dessus de moi en volant. Mais, dites-moi, où sont Massi et les autres ? Langer sourit excessivement à Crosseteer, et lui donna une tape sur l'épaule. Crosseteer fit mine de trouver cela drôle, mais la blague de Langer s'avérait complètement déplacée. Lui-même, il la regretta un peu, en y repensant. Eddel se rapprocha lentement de Amoron et prit une pose dramatique. Il étendit les bras et posa ses mains sur les épaules d'Amoron. Amoron plissa son front d'incompréhension. Eddel le fixa intensément dans les yeux. - Eddel : Amoron... personne ne s'en est tiré. Tu es le seul survivant ! TU COMPRENDS, AMORON ! LE SEUL ! Amoron eut un petit rire nerveux. Il recula, puis il devint évident qu'il prenait la nouvelle difficilement, avec tristesse, même si les propos d'Eddel ne le surprenaient pas tant que cela. Seulement, il ne pouvait plus se faire d'illusions.
- Dapak : Et là, on en était rendus à trouver un plan. L'objet de son commentaire n'était pas clair. Langer était contrarié par l'ensemble de la situation, et l'arrivée d'Amoron n'améliorerait certainement pas les choses. - Eddel : Bien là, fuck la radio ! Ressaisissons-nous ! Ressaisis-toi, Crosseteer ! Il le prit par les épaules et commença à le secouer.
- Crosseteer : Arrête cela, esti de malade ! Ses collègues voyaient qu'il plaisantait, car il avait fait la proposition avec un enthousiasme excessif. Néanmoins, Langer se disait que si les contrôles étaient à toute fin pratique morts, peut-être que le moteur ou la génératrice du vaisseau fonctionnerait encore, et qu'il serait possible de s'en servir d'une façon ou d'une autre pour avoir de la chaleur. Il n'avait aucune idée de comment faire cela, alors il laissa cette possibilité mijoter dans son esprit dans l'espoir de trouver une autre solution, plus réalisable. Dapak jeta de nouveau un regard au tableau de bord.
- Dapak : Mais j'ai l'étrange impression que les commandes ne répondent plus. Eddel faisait bien sûr exprès d'avoir l'air le moins authentique possible en le disant. Le groupe fit quelques pas vers la partie du vaisseau encore couverte par des murs et un toit. - Langer : Attendez. Langer regarda les restes du hoverbus. De la fumée sortait toujours de l'extrémité arrière, où se trouvaient auparavant les machines. Il déduit que, puisque il n'y a pas de fumée sans feu, quelque chose brûlait et, donc, qu'il y avait déjà un feu dont ses amis pourraient profiter. Langer sauta hors de la carcasse du vaisseau et se dirigea vers l'arrière d'un pas rapide. Son frère Érbel le suivit. Arrivés derrière le hoverbus, ils constatèrent que quelques flammes, produisant une épaisse fumée noire, probablement toxique, finissait de consumer des pièces mécaniques du hoverbus. L'odeur qui flottait autour des machines grillées rappela des souvenirs à Langer et Érbel. Ils connaissaient cet arôme désagréable très caractéristique de problèmes techniques : le hoverbus 317, antiquité de la flotte de Transport Pélican surnommée Taco-3 ou encore Tape-cul par les élèves, n'en était pas à un ou deux incidents près. Érbel sourit. Langer vit l'expression apparaître sur le visage de son frère, et commenta : - Langer : Le refroidisseur, eh. Érbel se remémora une anecdote amusante. Un jour, en revenant de Bayleaf Mountain, le hoverbus eut des ennuis à la hauteur du District des Neuf lacs. L'unité de refroidissement rendit l'âme, ce qui provoqua une élévation rapide de la température dans les machines. Driver prit conscience du danger de surchauffe et décida d'atterrir en bordure d'une route. Lorsqu'il ouvrit la porte arrière pour faire aérer le moteur, la petite colonne de fumée qui s'échappait discrètement devint une abondante vapeur blanche. Le conducteur appela la compagnie et, environ une heure plus tard, un autre hoverbus arrivait enfin pour ramener les élèves à Red River. Érbel se souvenait que les bancs de ce vaisseau-là étaient très confortables lorsque comparés à ceux du 317. Ce qu'il ne réalisait pas, c'est que, en absolu, les bancs du 317 étaient scandaleusement souffrants. Langer se rappela plutôt d'un incident - un autre - impliquant (encore) l'unité de refroidissement vieillissante du transport scolaire. Les élèves attendaient le signal d'embarquement dans la cour d'école. Driver le leur donna en démarrant le vaisseau. Immédiatement après, le liquide de refroidissement coula (i.e. fut vivement éjecté) des machines en une large flaque dans le stationnement, et le moteur s'éteignit. Tous les autres vaisseaux quittèrent l'endroit, les élèves jetant des regards surpris à leurs camarades qui attendaient près du 317 paralysé et, environ une demi-heure plus tard, un autre hoverbus se présenta en remplacement du 317 pour le voyage de retour vers Red River. Langer sortit de son état de rêverie. Il estima qu'il était impossible que toutes les machines aient pu brûler aussi facilement, avec si peu de résidus. Il lança un regard au loin, et remarqua une trace continue déchets noirs et gris de la technologie répandus sur la neige pure. Il conclut que ce devaient être les pièces «manquantes».
- Langer : On en a perdu des bouts. Le gros de la mécanique n'est pas là. Il n'y a presque plus rien à brûler là-dedans. Langer pointa l'arrière du hoverbus. Il dessina alors une trajectoire dans les airs. Érbel remarqua que la génératrice, les moteurs et les autres systèmes se trouvaient dispersés un peu partout sur la colline. Il repartit vers ses camarades et fit signe à son frère de le suivre. Les autres se contentaient de le regarder, sans trop comprendre ce qu'il faisait. Il remonta dans le vaisseau et leur résuma la situation.
- Langer : Il y a un feu qui agonise dans l'arrière. Ce sont des restes qui finissent de brûler. Cela pourrait nous servir de base pour faire un autre feu, pour nous autres. Mais pas là, c'est dangereux, il y a de la boucane et puis cela pourrait peut-être sauter, je ne sais pas. Amoron ne comprenait pas très bien le sens de cette remarque, prononcée philosophiquement avec calme, mais il se doutait vaguement que des gens devaient avoir laissé des choses derrière. Langer, entre-temps, s'était fait un plan. Il prit la parole de nouveau.
- Langer : Bon, regardez ce qu'on pourrait faire. Vous autres, vous cherchez des affaires à brûler dans le hoverbus, puis vous mettez tous les lunchs que vous trouvez de côté. On ne sait pas combien de temps cela va prendre pour que les secours arrivent. On va peut-être en avoir besoin. Moi, je vais partir avec mon frère pour aller voir où sont les pièces qui sont tombées du vaisseau. On va vérifier s'il y a quoi que ce soit d'intéressant là-dedans, ou du stock utile, et s'il y a eu des survivants dans le monde qui était sur le pont d'en-dessous. Joepe, son meilleur ami, souhaitait être avec lui dans cette petite escapade. Cependant, malgré sa bonne volonté, il avait laissé de côté un détail important. - Érbel : Tu n'es pas assez habillé. Tu vas avoir froid. Joepe portait un manteau avec beaucoup de style, aux allures anciennes, bohêmes et usées. Ses bottes étaient élégantes, d'un artisanat original, mais courtes. Ce n'était en rien comparable au linge d'expédition que portait Langer, ni au lourd tissu du manteau de son frère dont le vent ne pouvait se jouer aisément. - Langer : C'est vrai qu'on aurait besoin d'aide, et mon frère a raison pour ton habillement, Joepe. Dapak pourrait venir avec nous à la place. Les huit survivants discutèrent de la proposition de Langer. Il leur apparut que sa suggestion comportait bien sûr des risques («et si le monstre revient ?»), finalement jugés acceptables («mais elle est loin»). Ils décidèrent collectivement que son idée devait être réalisée. Ainsi, Langer, Érbel et Dapak quittèrent le site après avoir pris leurs sacs à dos. Les autres retournèrent faire du tri dans le cadavre du transport scolaire. |
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