
| TOME I : Hoverbus de l'enfer CHAPITRE VI |
| Une Deuxième sortie réussie |
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La panique la plus totale s’installa dès que la créature débuta sa rageuse virée contre le hoverbus. Lorsque les entrailles métalliques du transport scolaire répandirent les téméraires pionnier-ère-s de l’escapade ratée, Dankill, Big D., et les autres, la créature s’éloigna bientôt pour leur donner la chasse. Pendant ce temps, toujours au hoverbus, la cohue ne s’estompa que symboliquement. Dans cette ambiance d’émotion survoltée, un deuxième groupe ne tarda pas à se rassembler sous le leadership des personnes qui l’exercent à titre de passe-temps, les sportif-ve-s. Le départ rapide des sportif-ve-s, véritable sprint vers la liberté, n’éclaircit toutefois pas la situation. Sans alternative autre que la confusion de masse, les autres élèves paniquaient tel un troupeau de ruminants sous l’orage et, pendant quelques minutes, rien de cohérent ne se produisit. Une collection d’actes individuels spontanés commença à sortir le groupe de sa paralysie commune lorsque, soudainement, un élève comprit qu’un nouvel acte de leadership devrait avoir lieu si ses ami-e-s et lui devaient survivre. ErsEdge, car il se nommait ainsi, était un homme et, en tant qu’homme, il devait prendre les choses – les siennes et celles de ses jeunes ami-e-s – en main. Cela tombait bien car ses mains pouvaient en prendre des choses, larges et fortes qu’elles étaient. Or, s’il se disait et se sentait ainsi adulte, non pas que sa virilité, sa maturité ou même son comportement lui donnaient l’apparence d’un majeur (quoiqu’il lui arrivait, tel le doigt du même nom, d’envoyer paître les autres de toute sa personne), car son habillement lui donnait peut-être seize ans, tout au plus; il en comptait néanmoins vingt. ErsEdge fréquentait l’école secondaire de Beayleaf Mountain dans le but d’obtenir un diplôme dont son passé de décrocheur l’éloignait depuis trop longtemps déjà. La dénomination qu’il se donnait d’«élève avancé» cachait son état relativement nouveau d’étudiant terminant par tous les moyens possibles son secondaire par l’éducation compensatoire. ErsEdge, donc, s’agrippa à la banquette du siège de l’élève devant lui et se leva debout. Ses pantalons le suivirent plus ou moins, car il les portait amples, de sorte qu’ils traînaient un peu bas. Il attacha son manteau rouge aux allures sportives et replaça sa casquette de la même couleur avec l’habileté d’un conducteur de transport aguerri. Grand et fort pour son âge, pas particulièrement athlétique par contre, ErsEdge survola froidement du regard la situation, qu’il dominait physiquement. Deux de ses amis, deux frères, le rejoignirent bientôt. Il s’agissait de Tiyo, un jeune délinquant déterminé dont les vêtements et les cheveux s’agençaient en un vert lime tirant sur le jaune vomi, et de Friyo. Ce dernier, plus lourd, plus lent, plus laid que son jeune frère, possédait aussi moins de talent, de potentiel intellectuel et, bien entendu, de sens de l’esthétique. Il se contentait de s’habiller de pantalons de travail et d’un vieux chandail démodé, tous deux bleu marin, qu’il mettaient en valeur grâce à son superbe manteau noir en tissu synthétique. Il l’aimait bien, ce manteau, car il partageait avec celui-ci un vécu commun substantiel. Plusieurs années auparavant, sa mère lui avait acheté dans rabais dans un magasin à but non lucratif et, même s’il ne réussissait plus à fermer le manteau en question depuis son engraissage de mi-adolescence, il ne le remplaça pas. Friyo se disait que cela lui donnait beaucoup de style. La prochaine étape serait de se procurer des lunettes de soleil gagnantes; cela lui donnerait vraiment un look de tueur, car les gens verraient en lui un gros individu louche plutôt qu’un gros mal habillé au regard incertain. ErsEdge saisit son sac. Il regarda les deux frères et, voyant qu’ils attendaient la suite, il se dirigea vers l’avant de l’autobus volant qui ne volerait jamais plus. Les quatre individus partaient de l’extrême-arrière partie du vaisseau et voulurent atteindre rapidement la sortie avant. Toutefois, de multiples débris, objets, corps inanimés, et personnes davantage en panique qu’en vie, ralentirent significativement leur progression. Tiyo remarqua alors l’étendue des dommages subis par le vaisseau à cause de l’atterrissage de fortune et des actes de destruction perpétrés par la créature volante. Malgré son agilité et son physique relativement petit, il éprouvait une certaine difficulté à faire son chemin à travers les embûches. Il va sans dire que son frère, le gros Friyo, s’en tirait beaucoup moins bien. Il enjambait difficilement les embûches, perdait régulièrement l’équilibre et poussait des jurons à voix basse qu’aucun n’entendait, les cris couvrant tout le reste. La première demie du trajet vers la sortie venait tout juste d’être dépassée. ErsEdge précédait toujours les deux frères. Il aperçut son loyal ami Simfi, l’inévitable parasite de service qui poussait quotidiennement l’art de la volontaire servilité jusqu’au fanatisme. Simfi, anxieux, troublé, apeuré même, essayait de repérer quelqu’un qui semblait savoir ce qu’il fallait faire afin de rapidement se greffer à lui ou à elle et de lui offrir ses très dévoués services. Dans le moment, les jeunes élèves du hoverbus manquaient définitivement de meneur-euse-s. ErsEdge ramassa Simfi au passage – pour le plus grand soulagement de ce dernier – et tous arrivèrent éventuellement en-dehors du transport scolaire échoué. ErsEdge regarda autour de lui. Du compte de quatre personnes rassemblées volontairement dans le vaisseau, il en recensait maintenant plus d'une grosse douzaine, dont l’identité de certain e s lui apparaissait, au mieux, fort lointaine. Avant l’arrivée d’ErsEdge, plusieurs personnes se trouvaient déjà en-dehors du hoverbus. Ils et elles hésitaient, se demandaient quoi faire dans cette large clairière enneigée. ErsEdge se dit que les personnes qui l’entouraient, sauf Simfi, Tiyo et Friyo, et peut-être une ou deux autres, ne faisaient que se trouver là par hasard. Ils et elles ne l’accompagnaient donc pas vraiment; au mieux pourrait-on parler d’une juxtaposition hasardeuse. Il évalua rapidement, mais posément, la situation autour de lui. Il en vint à la conclusion que le scénario le plus probable impliquait le retour de la créature à plus ou moins brève échéance. ErsEdge jugea donc moins risqué de partir que de rester. Il enjoint ses trois amis de le suivre vers l’ouest. Ils marchèrent quelques instants, juste assez longtemps pour se détacher de leurs collègues qui traînaient près du hoverbus sans attirer l’attention, avant qu’ErsEdge accélère à un pas de course léger. Ils atteignirent l’orée d’une sombre et dense forêt qui bordait la clairière et, après un soupçon d’hésitation, s’y engouffrèrent. |
| Une Manoeuvre qui fonctionne, qui ne fonctionne pas |
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ErsEdge dépassa peut-être d’une vingtaine de mètres la limite entre la clairière et la forêt peu invitante avant de ralentir sa course jusqu’à ce qu’il s’arrête complètement. Les personnes qui le suivaient l’imitèrent évidemment sans se poser de question sur pourquoi ici, pourquoi pas avant, pourquoi pas plus loin. Ils reprirent leur souffle brièvement, puis Simfi sentit le besoin d’exprimer sa reconnaissance. Cela ne coûterait rien et assurerait la bienveillance continue d’ErsEdge à son égard, alors, pourquoi pas. - Simfi : Hé, ErsEdge, et les autres hyènes, merci de m’avoir emmené... Ils s’interpellaient souvent «hyène» entre eux, et entre membres d'une même sous-culture appartenant à différents cercles d'ami-e-s. Ce n'était pas un nom de gang ou quoi que ce soit du genre. Il s’agissait d’une marque d’amitié générique qui présente, je vous le concède, une certaine étrangeté. Le but, ajouter une connotation de groupement de sales prédateurs sauvages, débiles et violents, ne concordait pas tout à fait avec la réalité, mais cela leur donnait beaucoup de style, du moins en principe («hyène» ... eh misère). - ErsEdge : Yea; c’est normal. En plus de s’éloigner d’un danger immédiat avec ses amis et, donc, prémunir tout ce beau monde du retour de la créature meurtrière sur les lieux du hoverbus, la manœuvre de déplacement vers la forêt visait à écarter les personnes sans rapport avec eux qui s’attardaient dehors pour tourner en rond en attendant leur extermination avec une angoisse joyeuse. La tactique fonctionna bien car, comme le constata ErsEdge, il ne restait plus que six personnes. Outre Simfi, Tiyo, Friyo et lui, deux amis de Simfi se grefferaient vraisemblablement à eux. ErsEdge les connaissait puisqu’ils s’asseyaient souvent avec lui à l’arrière du hoverbus et s’amusaient ensemble. - ErsEdge : Yea, les hyènes. Le premier, qui portait un manteau et de trop larges pantalons bruns, se nommait Malacos. Il connaissait Simfi depuis longtemps et le considérait d’égal à égal plutôt que le traiter comme un genre de «suce-gagnants» de service. Grande gueule version prudente, Malacos réussissait habituellement assez bien à égayer ses amis avec des métaphores «drôles» (pas vraiment) – assez particulières – improvisées sur-le-champ. Il savait néanmoins garder son sérieux et les autres ne le considéraient pas comme un bouffon dingue incontrôlable. Malacos obtenait la reconnaissance de ses collègues plus par ses inspirations immédiates tordues et sa personnalité sociable que par des gestes discutables auxquels d’autres se livraient couramment pour récolter des miettes de valorisation.
- Malacos : ErsEdge, Simfi, yea. Respect. Tiyo n’aimait pas beaucoup Simfi et il ne pouvait réprimer ce sentiment à son égard. Il l’exprimait de temps à autres par une agitation et une impatience manifestes. Tiyo détestait la tendance de Simfi à constamment jouer l’intendant d’ErsEdge-le-grand-seigneur-des-hyènes rassemblées ici-bas. Il considérait que Simfi obtenait beaucoup trop de respect pour ce qu’il méritait et ce, sans rien accomplir d’utile pour le groupe. - ErsEdge : C’est de cela qu’on va jaser avec les hyènes, yea. L’autre, c’était Sesgo, un gars peu bavard avec de petites lunettes rondes et une coupe longueuil. D’habitude, il se contentait d’accompagner le groupe sans se faire remarquer. Tout comme Friyo, il partageait son temps entre le groupe d’amis auquel Simfi appartenait et les fucké-e-s (cf. TOME I, CHAPITRE VIII ). Sesgo se tenait avec les fucké-e-s principalement à cause de la ressemblance entre leurs goûts musicaux et les siens. Il projetait même – un jour – de lancer un groupe de musique avec Barben (un des fuckés)… il ne leur restait plus qu’à concrétiser tout cela en recrutant d’autres jeunes artistes… et, accessoirement, en apprenant à jouer d’un instrument. Oui, bien sûr, cela aiderait... Ce matin, à cause de circonstances aléatoires ayant trait au taux d’occupation extraordinairement élevé des sièges dans le fond du hoverbus au moment de l’entrée de Sesgo et de Simfi, ils durent s’expatrier hors de leur section habituelle – jusqu’à la fin du deuxième tiers du hoverbus – une destination jusqu’alors méconnue. Après l’atterrissage forcé du transport scolaire, ErsEdge fit signe à Simfi de le suivre; Sesgo crut bon de faire de même. Il salua ErsEdge et les autres.
- Sesgo : Salut. ErsEdge lui retourna son salut par politesse, mais bien peu de sincérité transpirait de ses mots. À cause des affiliations croisées de Sesgo, et du fait qu’il ne s’habillait pas comme ses autres amis, il n’était pas vraiment un «hyène». Et puis, comment pouvait-il s’intégrer alors qu’il ne disait et ne faisait pratiquement rien ? ErsEdge ne le regarda pas. Sesgo sentit qu’il ne figurait pas dans le palmarès de ses meilleurs amis mais il se disait qu’ErsEdge tolérait sa présence. Tout le monde était à peu près content.
- ErsEdge : Bon, là qu’on est un peu plus loin, on ne va pas être dérangés par toute une armée de crapules qui zonent grave. Malacos accompagna sa poésie imagée de grands gestes avec les mains.
- Simfi : Ah, cela, c’est bien vrai, yea ! Par cette expression, Tiyo voulait dire «effectivement, Malacos, tes propos semblent conformes à ma perception de la réalité». Friyo ne comprenait pas trop où Malacos voulait en venir, mais cela sonnait bien, alors il acquiesça de la tête. Tous s’entendirent ainsi pour reconnaître qu’une «armée de crapules qui zonent grave», telle que personnifiée dans un monde imaginaire misérable par la métaphore porcine de Malacos, ce n’est pas grand-chose de plus qu’une nuisance profonde. Alors que Malacos recevait diverses félicitations pour son geste d’esprit, ErsEdge entendit des bruits de pas dans la neige et les débris jonchant le sol de la forêt. Il jeta un regard par-dessus son épaule et remarqua que quatre personnes se dirigeaient vers le groupe. Il se dit qu’il n’aurait pas dû crier victoire trop rapidement, car les «crapules qui zonent» constituent une espèce aux ressources invariablement sous-estimées. Résigné à ce que la situation devienne mauvaise, ErsEdge se retourna vaillamment pour leur faire face. |
| L'Invasion des crapules |
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Les quatre élèves approchaient toujours. ErsEdge les toisa avec une attitude défiante. À l’arrière, il aperçut un gars et une fille de petite taille qui se tenaient par la main. Le gars portait des lunettes discrètes, des cheveux noirs, frisés, courts, ainsi qu’un ridicule début de barbichette au menton qu’il arborait sûrement pour avoir l’air plus vieux. ErsEdge, lui-même l’aîné du groupe et peut-être du hoverbus au grand complet, méprisait ce genre de tactiques. Non mais ! Comme si ce petit perdant pouvait espérer ressembler à un homme !! Quelques années auparavant, la simple idée de faire ce genre de chose l’aurait dégoûté car, en plus d’être fausses, ces pitoyables manigances avaient clairement l’air fausses, ce que tous-tes ne remarquaient pas forcément. Hé oui, plusieurs imbéciles y croyaient ou, du moins, faisaient semblant d’y croire de façon assez convaincante pour en entraîner d’autres dans cette folie. ErsEdge, peut-être plus conscient ou seulement plus «avancé», comme il se plaisait à le dire, départageait facilement le physique adolescent du physique adulte. Néanmoins, comme plusieurs dans sa situation, il tentait de conserver un lien de parenté culturelle avec les autres élèves du secondaire pour éviter l’ostracisation associée à l’étiquette du vieux perdant attardé fini qui essaie de faire quelque chose de sa vie sans réaliser quoi que ce soit malgré tout ce temps à enfiler tentative ratée sur tentative ratée. Sans faire davantage d’efforts qu’il n’en fallait, car le danger du ridicule guette incessamment l’être excessif, ErsEdge s’intégrait bien grâce à son langage et à ses vêtements ajustés naturellement à la sous-culture dont il faisait partie. ErsEdge regarda la fille qui accompagnait le petit «proto-homme» à lunettes. Inexpressive, le visage tiré vers l’arrière tant le noeud de ses cheveux bruns devait être serré, elle était un peu grosse et des taches de rousseur ornaient les rebords de son nez. ErsEdge ne la connaissait pas vraiment, mais l’avait déjà vue à l’école. Ce couple faisait partie de groupes d’élèves sans histoire, moins bien connus, situés quelque part dans une grande zone grise de la hiérarchie scolaire. Oui, des individus qui ne prennent pas clairement position dans l’éternelle lutte des classes (au figuré, mais littéralement aussi... groupes sports-études pour l’élite, classes enrichies... vous voyez le genre) entre les sportif-ve-s bourgeois-e-s, les délinquant-e-s mal fichus qui ne l’ont pas eue facile, cette existence, et les autres, là, les rejets (pas grand-chose à dire sur eux, selon ErsEdge). Des élèves normaux, moyens, sans identité, faisant leur chemin sans créer de remous et, parfois, en se dégageant une petite marge de manoeuvre assez intéressante côté réputation. ErsEdge n’aimait pas ce genre de personne qui, se disait-il, évitait de se commettre en tous points par son attitude de neutralité désintéressée. Lui-même, il prenait position avec assurance; clairement, croyait-il. En fait, ErsEdge se trouvait dans une position particulièrement confortable sans véritablement le savoir. Par ses actions, il se positionnait suffisamment du côté des délinquants-e-s pour être reconnu en tant que tel, certes, mais en aucun cas pour avoir de véritables problèmes. Un peu «poseur» sur les bords, obtenant le respect des autres à l’aide de défis réguliers (sans conséquence) jetés en pleine figure à l’Autorité, il s’agissait en fait de gestes théâtraux sans véritable impact. ErsEdge vit que, malheureusement pour lui, la troisième personne tombait aussi en plein dans cette catégorie. Comment se nommait-elle, déjà ? À l’époque où son pote Losoll allait encore à l’école, il lui parla d’elle quelques fois sur un intervalle de deux ou trois mois avant de l’oublier en quittant le milieu scolaire sans son diplôme. Oui, c’est cela; elle s’appelait Navalle. Le genre de fille issue d’un milieu défavorisé devenue trop belle trop jeune et que les gars presque dix ans plus vieux, sans avenir (comme Losoll à ce moment là, ErsEdge se l’avouait facilement), essaient d’accrocher avec des promesses d’une vie médiocre. Cette vie, néanmoins, représente une telle amélioration des conditions habituelles de ces pauvres filles, misérables, que l’entièreté de leur projet de vie s’oriente bientôt vers le gars, éternel adolescent peu fiable avec la capacité d’attention et le discernement d’une passoire. Elles gagnent ainsi un billet d’aller-simple vers une échelle sociale à un ou deux barreaux tout au plus. Mais les choses pourraient être bien pires... ErsEdge les méprisait parce que ce genre de fille, il le savait, il le tenait comme une certitude, se donnait continuellement des airs de supériorité, regardant de haut le reste de la société scolaire. Lui, au moins, il vivait avec elle, dans elle, à travers elle, alors qu’il disposait de bien plus de raisons que Navalle n’en trouverait jamais dans toute sa vie pour détester ce monde. Alors que la vue de ces trois êtres lamentables le désemparait, quelle ne fut pas sa surprise de reconnaître une fille de son groupe qui les menait vers lui. Une très bonne personne, mais avec des goûts discutables pour une partie jusqu’alors inconnue de ses amitiés, il va sans dire...
- ErsEdge : Saraja. Respect. ErsEdge eut un moment d’hésitation. En temps normal, disons, à l’école secondaire de Bayleaf Mountain, ces gens-là n’oseraient pas approcher de lui. Dussent-ils et elles tenter de le faire, au mépris des règles sociales de base, Tiyo et lui les expulseraient avec de violentes invectives. La situation présente, passablement ambiguë, commandait une réaction autre. ErsEdge, même s’il voyait sa volonté que son groupe de survie s’exempte de «crapules qui zonent», particulièrement si celles-ci «zonent grave», comme dans le présent cas de figure, comprenait le caractère d’urgence de la situation. Et puis, comment refuser la demande de Saraja – une des leurs ?
- ErsEdge : On parle avec les hyènes, là, pour savoir où on va, yea. Oui, oui, elles peuvent venir, mais faut que ce soit très, très droit. ErsEdge lui faisait comprendre que la conduite des personnes qu’elle amenait dans le groupe devait être exemplaire, c’est-à-dire ne questionner l’ordre établi d’aucune manière. Saraja se portait implicitement garante de ses ami-e-s et devait s’assurer qu’ils et elles ne feraient pas de remous. Ils et elles étaient en visite et devaient le comprendre... viscéralement. Saisissant soudainement sa responsabilité envers ses ami-e-s se dédoubler et devenir aussi une responsabilité envers son groupe d’appartenance habituel, celui d’ErsEdge, la grande et maigre Saraja se sentit légèrement coïncée. Sa bouche large s’étira vers le côté gauche de son visage et ses grands yeux effectuèrent un mouvement dans la même direction. Elle prenait maintenant conscience de la situation, à un second degré. La fille aux longs cheveux de bronze demeura tout de même optimiste : elle se dit que les choses se passeraient bien. Pourquoi pas ? Rien ne laissait supposer le contraire. Judese et Navalle joueraient profil bas, comme d’habitude, et Coalano, en l’absence de personnes pour lancer des niaiseries, ne mènerait certainement pas la toute-puissante charge vers le pays des abrutis. Les crapules envahissaient peut-être le groupe d’ErsEdge, mais elles se montreraient redevables – espérons-le. |
| Les Hyènes en forêt |
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Le groupe de soi-disant «hyènes», qui comptait provisoirement trois nouvelles personnes amenées là par la grande Saraja, cherchait maintenant son propre centre de gravité. Bien que les arrivant-e-s ne possédaient aucun droit de regard formel sur les orientations que le groupe prendrait, ils et elles modifiaient implicitement sa dynamique, amplifiaient des tensions subtiles déjà présentes. Il faut savoir que tous ne partageaient pas l’optimisme responsable de Saraja et l’attitude temporairement conciliante d’ErsEdge. Tiyo, un peu en retrait de l’action avec son frère Friyo, pestait intérieurement. Tiyo considérait que le groupe venait de se faire «crapuliser solide» (les mots théoriques d’ErsEdge) et, si cela ne dépendait que de lui, il ne tolérerait absolument pas la présence des individus-satellites, ne serait-ce que jusqu’à ce que la situation se stabilise. - Tiyo : Eh merde... ! Tiyo, plutôt xénophobe, c’est-à-dire intolérant à l’égard des personnes qu’il ne connaissait pas (peu importe leur espèce (dans le cas d’extra-terrestres), ethnie ou culture), n’approuvait pas qu’ErsEdge laisse ces gens les accompagner. Tant pis pour Saraja, s’il s’agissait de ses ami-e-s, qu’elle parte avec eux et elles ! Jeune, pas habitué à prendre des décisions, il ne discernait aucunement les implications de celles-ci, ne sentait pas de responsabilité envers les autres comme pouvait le faire ErsEdge. Même pas en des circonstances aussi exceptionnelles ! Ses préjugés dictaient directement ses actions, sans aucun intermédiaire ou filtre modérateur. - Friyo : Bien quoi ? Le gros Friyo, lui, ne souhaitait pas leur départ. Il connaissait Judese et trouvait Navalle et Saraja trop belles pour refuser leur compagnie et, à plus forte raison, leurs demandes. Décidément, Friyo ne comprenait pas les codes sociaux et le nécessaire concept de «violente territorialité» quand on fait partie des délinquants, des vraies hyènes. Son conformisme passif, ainsi que l’attitude agressive de son frère à l’égard du monde extérieur au grand complet, le sauvaient certainement d’un abonnement à long terme au club des rejets. ErsEdge n’entendit ni la dissension de Tiyo, ni la remarque de Friyo, car il terminait l’accueil des nouvelles personnes en tentant de prendre un air moins bête et en les saluant. Un moment de silence tendu s’écoula. ErsEdge récapitula la situation pour le bénéfice de tout le monde, incluant le sien, car l’ajout récent de quatre élèves au groupe le déconcentrait et il ne voulait pas perdre le fil de ses pensées. Le groupe prendrait ensuite – enfin – une décision sur ce que devrait être la prochaine étape de sa glorieuse retraite.
- ErsEdge : Bon, fait qu’on s’en va tout le monde ensemble. Faut que ce soit hyper droit, OK ? On ne connaît pas la place, on ne sait pas ce qui peut arriver, puis y’a cette espèce de grosse crisse de crapule volante qui pourrait nous tomber dessus n’importe quand. ErsEdge nota l’impatience de Tiyo, mais il ne réagit pas.
- ErsEdge : Moi, ma priorité, bien, en fait, la priorité de tout le monde ici, c’est qu’on s’éloigne du hoverbus, hein ? La «poésie» de Malacos dérouta Coalano, peu habitué à ce genre de choses. Judese, pour sa part, n’écoutait pas la discussion des hyènes. Navalle entendit, mais se contenta d’attendre la suite. ErsEdge sentit que tout le monde voulait effectivement s’éloigner du hoverbus. Il lança une proposition.
- ErsEdge : Je pense qu’on pourrait rentrer plus creux dans la forêt, puis voir ce qui se passe, puis après, revoir notre plan à partir de là. Tiyo pointa rapidement le nord, le sud et l’ouest. Le hoverbus reposait à l’est, dans la grande clairière. - Malacos : Si on veut vraiment aller loin du vaisseau, vite, va falloir passer par là. Malacos venait de pointer vers le sud-ouest. Il s’agissait bel et bien de la direction qui leur permettrait de s’éloigner le plus rapidement possible du transport scolaire.
- ErsEdge : Au moins pendant un bout de temps. Les dix élèves partirent donc vers le sud-ouest. Ils et elles marchèrent une bonne partie de la journée en maintenant à peu près le cap. Leur progression, d’abord lente, prit un rythme plus rapide et régulier lorsqu’ils et elles s’habituèrent à l’environnement forestier accidenté dans lequel il leur fallait évoluer. Chemin faisant, Saraja repensa à ce qui l’amena à avoir comme amies des personnes comme Judese et Navalle. La résistance d’ErsEdge, quoique dissimulée, et celle de Tiyo, plus manifeste, lui firent réaliser qu’il ne suffisait pas d’avoir des amies d’un groupe et de les exposer aux ami-e-s d’un autre groupe pour créer des liens. Elle devait sûrement avoir surestimé la valeur universaliste de ses référents individuels – un biais typiquement adolescent. Saraja dissocia ainsi les ami-e-s géographiques des ami-e-s d’affinités; elle connut Judese et Navalle parce que toutes trois habitaient sensiblement le même quartier. Toutefois, elle choisit éventuellement de se tenir avec des gens comme ErsEdge et Simfi, plus près de sa propre sous-culture de hyène (whatever that means) que pouvaient l’être ses amies d’enfance. Au fur et à mesure que les jeunes hyènes, ainsi que les trois autres perdu-e-s, accroissaient la distance entre eux, elles et le démon volant, leur sentiment de sécurité augmentait légèrement. Cependant, lorsque le ciel commença à s’assombrir, l’angoisse de l’inconnu, des préoccupations concrètes de survie et, inévitablement, la peur du noir, remontèrent bientôt à la surface. |
| DuBois et Roch |
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Les élèves continuèrent leur périple à travers la forêt inspirante de peur, espérant que cela les mènerait en quelque part. L’aspect menaçant des grands arbres aux troncs sombres augmentait de quart d’heure en quart d’heure, au fur et à mesure que le firmament s’obscurcissait. Navalle n’en parlait pas pour des raisons évidentes, mais le noir l’effrayait. Elle ne pouvait pas se souvenir d’un moment dans sa vie où l’obscurité lui inspirait autre chose qu’une profonde frayeur. Depuis le tout début de la marche en forêt, elle craignait que le groupe se perde et doive y passer la nuit. La présente aventure, soulignons-le, se distinguait nettement d’une sympathique fin de semaine de camping, même sauvage. Aucun des élèves ne possédait le plus rudimentaire équipement de survie. Le groupe ne pouvait pas compter sur ne serait-ce qu’une tente ou une couverte. La nourriture manquait aussi, irrémédiablement engouffrée lors d’une pause en début d’après-midi. Peut-être Navalle pouvait-elle se sentir à l’aise en forêt de jour, les créatures sauvages craignant le bruit et le groupe, mais, la nuit, le rapport de forces s’inverserait en l’absence de feu et de moyens techniques. Navalle sentait la crise de panique approcher au même rythme – irrémédiable – que celui de la nuit qui tombait. Les autres ne réalisaient pas tout à fait ce que cela impliquait.
- Sesgo : Le soleil se couche. Le commentaire recelait une petite dose de poison, envoyé sous forme de mépris. Coalano, Sesgo et le frère de l’autre l’interprétèrent comme un sarcasme inoffensif.
- ErsEdge : Yea. Va falloir penser à comment on va passer la nuit, les hyènes. Coalano s’arrêta de rire, perplexe. Tiyo venait de démontrer que seules les hyènes (dominantes, qui plus est) détenaient le droit d’en frapper d’autres (symboliquement ou physiquement). Coalano crut que Tiyo le détestait personnellement à cause de son ton menaçant, mais il saisissait mal le rapport du jeune à son groupe. Judese ne réagit pas outre mesure, se contentant de faire acte de solidarité avec Coalano en ayant l’air très sommairement vexée (genre face pincée semi-scandalisée).
- Saraja : Mais tout le monde a besoin de manger; pas juste Friyo. Qu’il soit gros ou pas, cela ne règle pas notre problème, yea. Elle dit cela sous forme de question, mais de type rhétorique. Elle souhaitait en fait faire une proposition sans que cela n’égratigne une quelconque hyène au passage dans sa suprématie décisionnelle. Le stratagème fonctionna.
- Sesgo : Ouais. Bonne idée ! Les élèves continuèrent donc leur chemin. Conformément aux prédictions d’ErsEdge, ils et elles sortirent bientôt de la forêt, au moment où l’obscurité commençait à sérieusement gêner leur perception. Les hyènes débouchèrent sur une sorte de plateau rocailleux qui s’étendait au loin, ponctué de quelques crêtes. La rareté de la végétation donnait à cet endroit une apparence franchement désertique. Bien que le fait de sortir des bois encouragea momentanément plusieurs des élèves, certainement Navalle en tous les cas, ils et elles se retrouvèrent bientôt dans un autre état d’esprit tout aussi désagréable. Certes, la portée de vue des élèves augmentait significativement, interdisant toute attaque surprise. Certes, la densité de population animale en terrain montagneux n’atteint pas celle de la forêt. Cependant, l’équipement de survie et la nourriture manquaient tout autant que quelques heures auparavant, un vent d’un froid ardent griffait toute étendue de peau à découvert, et nul ne savait quel prédateur résidait en ces lieux... Une lueur d’espoir apparut littéralement à l’horizon. Sur une colline pas si lointaine (quelques kilomètres, possiblement un peu plus), Judese aperçut une source irrégulière, vacillante, de lumière. Elle étendit son bras immédiatement avant de révéler sa découverte aux autres.
- Judese : Hey, c’es-tu juste moi, ou bien s’il y a de la lumière qui vient de là-bas ? Coalano nettoya ses lunettes, puis les ajusta. Cela n’aida pas la situation.
- Tiyo : Ouais, je vois de la lumière, mais... La structure rocheuse penchait effectivement d’un côté, ce qui donna raison à Friyo non seulement de façon figurée, mais aussi littérale. Simfi souligna ce trait d’esprit involontaire de Friyo. - Simfi : Yea. Haha. Respect. Plus sérieusement, les élèves se regardèrent, indécis-e-s. Ils et elles réfléchirent quelques instants. - ErsEdge : Yea, c’est pas trop trop compliqué comme problème, là. Soit c’est un feu nowhere, ce qui serait déjà bon pour nous autres, soit c’est habité – mais je trouve cela bizarre que du monde habite en-dehors d’un village ou d’une ville, dans North Valley... C’est peut-être d’autre monde du hoverbus. L’enthousiasme les gagna rapidement.
- Simfi : Je pense qu’on ne risque pas grand-chose à ce qu’on y aille. Prononcées comme des évidences, les remarques de Saraja et de Malacos remirent en question Tiyo. Ses collègues hyènes, qu’il respectait, s’attendaient à ce que des gens en aident d’autres en cas de nécessité et ce, au-delà de l’appartenance à une faction. Lui n’en aurait jamais fait autant et ne croyait pas que le reste de la société puisse se préoccuper de lui. Il devint méfiant et fronça les sourcils discrètement, en tournant le dos aux autres. Il se retrouva face à face avec Sesgo, ce à quoi il ne s’attendait évidemment pas. Le visage de Sesgo exprima une surprise des plus authentiques. Tiyo se ressaisit rapidement. - Navalle : On pourrait appeler pour demander de l’aide puis avertir la police. La remarque de Navalle se voulait anodine, mais elle évoqua une importante contradiction : les autorités que les hyènes dénonçaient toujours avec véhémence les aideraient ! ErsEdge admit intérieurement que les autorités pouvaient parfois être utiles (dans une logique fonctionnaliste, si on veut), tandis que Tiyo sentit une puissante poussée de ressentiment contre Navalle. Comment osait-elle dire cela ? Les autorités les détestaient, voyons !
- ErsEdge : Ouais, bien, on verra tout cela plus tard. Une question à la fois, là, on ne sait même pas encore ce que c’est... Les hyènes se concertèrent à nouveau, puis, tels des insectes microcéphales fuyant le froid, décidèrent de se diriger vers la lumière. |
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La suite... |
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