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TOME I : Hoverbus de l'enfer

CHAPITRE IV




La Super équipe


«Je hais ce monde», pensa un jeune homme blond, pas très grand, un peu gros, en regardant ses trois coéquipier-ère-s. Son fidèle second, Badave, avait l'air un peu déprimé, mais restait toujours solidaire; il ne disait rien de désobligeant, histoire de ne pas ajouter à leur malheur. Aseter, le meilleur ami de Badave, était silencieux, mais ses pensées trahissaient un agacement grandissant. Enfin, rien ne se passait dans la tête de Pyra, à part quelques idées qui flottaient sans but. Elle se contentait de regarder nulle part en attendant que quelque chose ne se passe.

- Aseter : Vengeur, où on en est ?

Un de ses coéquipier-ère-s venait de l'interpeller. Vengeur se rappela alors qu'il devait prendre une décision. Ils et elle s'étaient arrêtés pour faire le point, et le point tardait à arriver, du moins selon le point de vue de Aseter. Pour toute réponse, Vengeur se contenta de baisser légèrement la tête en adoptant une expression consternée. Il appuya son menton sur sa main gantée, et leva un peu les yeux, philosophiquement.

En vérité, le quatuor aventurier, qui cherchait, avait fini par se perdre dans sa quête. Depuis un certain temps déjà, les quatre compagnons tentaient de trouver leur route. Non pas qu'ils et elles s'égaraient dans leurs errances; leur sens d'orientation valait mieux que cela. En réalité, ils et elle voulaient retourner dans leur monde d'origine (un défi sensiblement plus difficile à relever, paraît-il). Vengeur croyait qu'ils et elle seraient ramenés vers celui-ci lorsqu'il aurait réussi, à l'aide de ses valeureux comparses, à traquer et exterminer une redoutable créature. Cette créature s'était introduite dans ce monde de façon impromptue à partir d'une brèche d'origine inconnue, douteuse, possiblement artificielle. Elle n'appartenait pas plus à ce monde que son groupe, et, pensait Vengeur, l'Équilibre Cosmique ferait en sorte qu'éliminer la créature les renverrait, eux et elle, à la «maison». Si cela lui semblait logique, c'était en fait de la pensée magique, et c'est essentiellement son espoir et celui de ses ami-e-s qui le rendait aveugle.

- Pyra : Je me demande bien vers quel bord on va aller. Es-tu sûr que la clé de notre retour, c'est cette créature ?
- Aseter : De quel côté ton intuition va nous emmener cette fois-ci, Vengeur ?

Vengeur détestait être pressé de questions, surtout depuis quelques temps... il ne saurait dire depuis quand. Ces jours-ci, sa voix portait moins qu'auparavant, l'articulation était pénible, ses pensées s'obscurcissaient, et sa motricité devenait ardue. Les choses se passaient bien trop vite... ah, désespoir de lenteur ! «Des fois, j'ai l'impression de moisir de l'intérieur... mais que le froid couvre mon odeur...», pensa-t-il. Justement, la chaleur se faisait rare, ce jour-là...

- Badave : Calice qu'il fait froid ! On se gèle encore plus que dans la vallée...

Badave, qui faisait cette remarque à voix basse, marquait un point : un froid considérable régnait sur cet endroit. Habillé simplement, avec peu de style si ce n'est que celui du pauvre et ce, sur plusieurs couches de vêtements, Badave maudissait le concours de circonstances improbable qui l'avait mené, avec les autres, dans ce calvaire insoluble. Pour combattre le froid, il commença à sautiller sur place et, accessoirement, à maugréer. Grand, au teint foncé et aux cheveux très courts, il se distinguait d'Aseter par un physique moins puissant et une personnalité de nature flamboyante, néanmoins tenue en laisse par une conscience de soi des plus obsédantes.

- Pyra : On devrait faire un feu !

Aseter la regarda avec un peu de dédain, désapprouvant l'étrange fascination de Pyra pour les trucs en combustion. «Ah, pas encore !», se dit-il. Il ressentait néanmoins le froid, son élégant manteau de cuir et ses habits de qualité (désormais passablement usés) ne résistant pas à l'humidité glaciale. Il se frotta les épaules et les avant-bras à l'aide de ses gants de cuir noir. Habituellement positif, il aurait fait quelques blagues légères avec Badave tout au long de la route, et cela les aurait un peu motivés. Aujourd'hui, cela ne lui disait rien. La déprime ambiante lui pesait; plus lourd, il ne pouvait s'échapper, comme à son habitude, s'échapper du vide qui, peut-être plus lent que lui, finissait toujours par le rejoindre inlassablement, lorsqu'il s'épuisait. Oui, Aseter se sentait vide, et ce sentiment le caractérisait particulièrement bien, de façon générale. Il se trouvait en mal de savoir qui il était et, pire encore, il n'était même pas en mesure de placer des mots précis sur cette situation. Perdu dans ce monde, ou ailleurs, il ignorait ce qu'il voulait, ce qu'il ne voulait pas. Il tenait malgré tout une chose pour sûre, et cela empêchait le vide de l'envahir et de le posséder complètement. Il s'accrochait en se disant que «Il faut retourner à la maison, et c'est Vengeur qui est le mieux placé pour nous y ramener, même s'il devient bizarre avec le temps et qu'il ne parle plus beaucoup».

- Badave : On n'aura pas besoin de faire du feu. Regardez, là-bas...

Badave et Pyra remarquèrent une sorte de traînée de fumée dans les airs, au loin. Badave la pointa du doigt et regarda son chef, attendant une réaction de sa part. L'objet volant, manifestement en feu, descendit rapidement vers le sol enneigé des collines. Un bruit d'explosion distant se fit entendre, puis un impact, puis un autre, et la fumée s'épaissit horizontalement en un nuage noir.

- Pyra : On va là ! On va là !

Elle sautait joyeusement en pointant le lieu où l'explosion avait eu lieu, à la manière d'un enfant devant un parc d'attractions. Projetant son regard biologique, puis ses perceptions supersensorielles en se concentrant et en posant une main sur son front après avoir fermé les yeux, Vengeur eut l'impression d'apercevoir, l'espace d'un instant, une sorte de démon descendant vers une carcasse métallique.

- Vengeur : Elle est là.

Vengeur se mit en route d'un pas lent, suivi de ses hardi-e-s compagnon-ne-s.



Un Simple dilemme I


Vengeur et ses héroïques équipier-ère-s allaient du pas rapide de la marche forcée vers le nord-est depuis un bon moment. Ils et elle se dirigeaient vers ce qui ressemblait à un site d'accident quelconque, guidés en cela par une corde de fumée lointaine vacillant faiblement au gré des vents. Les équipier-ère-s de Vengeur souhaitaient s'arrêter; ils-elle commençaient à ressentir l'épuisement d'une marche qui s'éternisait depuis quelques heures déjà. Aseter, ce jeune homme puissant aux habits élégants devenus de très chics torchons, prit la parole le premier.

- Aseter : Est-ce qu'on peut s'arrêter ?
- Badave : Ouais, là, on est dus pour un break.

Badave s'arrêta avec Aseter. Badave s'assit sur une grosse roche, les mains sur les genoux, penché vers l'avant. Il se massa ensuite le visage avec la main droite, comme pour remettre ses idées en place. Il manquait visiblement de sommeil. Aseter restait debout, en attente de la décision de Vengeur.

- Pyra : Oui, avant de descendre les collines...

Vengeur parcourut quelques mètres de plus avant de s'immobiliser. Il ne se rendait plus vraiment compte de sa fatigue, et encore moins de celle des autres. Vengeur, les mains sur ses hanches, tournait encore le dos à ses ami-e-s. Le regard du chef de la petite bande, orienté au nord, manifestait non pas de la fascination pour le paysage majestueux qui lui faisait face, mais témoignait plutôt de ses propres inquiétudes, toutes canalisées vers cette destination, vers cette maudite créature.

Vengeur acquiesça à la demande de ses ami-e-s de prendre un peu de répit, jugée raisonnable et de bonne foi. Il leva la main gauche en signe d'arrêt, ce qui lui évita de parler. Aseter rejoignit Badave et s'assit auprès de lui, sur la roche. Le besoin de répit de ses ami-e-s amena Vengeur à se surprendre à quel point il devenait immunisé contre la fatigue. Ces derniers temps, et sans raison apparente, son endurance s'accroissait considérablement, ainsi que, dans une moindre mesure, sa force physique. Il trouvait bien dommage que son langage, sa rapidité et sa capacité de penser régressent autant, sinon proportionnellement plus, au cours de la même période. Quel individu (encore plus) redoutable il serait !

Pendant l'arrêt, l'esprit de Vengeur s'occupait presque uniquement à faire jouer, à répétition, un scénario bien précis, celui des dernières heures. Tout commença lorsque Badave et Pyra détectèrent un objet volant en difficulté qui, virent-il-elle, s'écrasa peu de temps après dans les collines enneigées du nord. De ses perceptions supersensorielles, Vengeur distingua alors une sorte de démon – celui que sa troupe traque depuis si longtemps – fondre vivement sur ledit objet volant désormais à terre. Cette créature, il la connaissait bien : Vengeur, sa troupe, et ladite créature, originaient toutes du même univers. Sans pour autant disposer de preuves claires, Vengeur persistait à croire que l'anéantissement de la créature lui permettrait, à lui et à ses associé-e-s, de retourner dans leur monde d'origine. Ou, du moins, il le souhaitait. Ce démon l'obsédait plus que jamais, ce qui lui donnait un courage et une vaillance hors du commun, même pour un superhéros.

Badave, et encore davantage Aseter et Pyra, continuaient à suivre Vengeur sans remettre en question ses idées, disons, aux fondements discutables et essentiellement intuitifs. Après tout, même si leur relation ressemblait plus à de l'amitié qu'à de la dépendance envers l'autorité prépondérante du superhéros, ils-elle lui devaient beaucoup, sinon tout : Vengeur les avait fait-e-s. Sans lui, ils-elle n'étaient rien, ne seraient allés nulle part; leur vie aurait été une impasse vouée à la misère, l'angoisse et, en guise de délivrance lorsque la psyché s'effondre, la mort.

Vengeur et son groupe, et le démon, provenaient d'un monde parallèle, un univers d'une taille fort restreinte. Dans ce monde sans ordre, la seule loi qui prévaut, celle de la hiérarchie et des normes aussi rigides que arbitraires, s'exerce par les puissant-e-s. Diverses espèces intelligentes vivent dans cet univers, nommé Comiscole par ses habitant-e-s. Au plus bas de la hiérarchie se trouvent les âmes. Il s'agit d'individus semi-matériels et semi-intelligents. Cette masse, sans aptitude particulière, dépourvue d'identité, sans pouvoir, appartient aux membres d'espèces plus puissantes et alimente leur puissance. Lorsque des âmes parviennent à s'émanciper ou à s'individualiser, phénomène peu commun, elles s'éveillent. Conscientes, maintenant matérielles, et capables d'une pensée indépendante, elles se libèrent alors de l'emprise de leur maître pour devenir des agent-e-s libres. En fait, elles deviennent difficiles à maîtriser; les espèces plus puissantes préfèrent se débarrasser des rares âmes qui pensent librement plutôt que d'investir des ressources à les réprimer, une entreprise sans gain possible. Invariablement, les agent-e-s libres errent dans Comiscole, sans protection, tentant de survivre malgré l'aridité de ce monde.

Il faut comprendre que la vie d'un-e agent-e libre s'avère bien plus ardue qu'une existence d'âme esclave, la conscience amenant stress, anxiété, détresse, et nécessité de faire des efforts à tous les instants pour survivre dans un monde inconfortable, même, hostile. Les agent-e-s libres qui ne subissent pas un sort tragique se trouvent éventuellement une sorte de maitre-associé, qui peut être n'importe lequel membre d'une espèce (autre que celle des âmes ou des agent-e-s libres). Ce maître, à partir de sa puissance directement drainée des âmes qu'il possède, peut former un ou plusieurs agent-e-s libres. Ainsi, lorsque un superhéros prend des agent-e-s libres sous sa gouverne, ils et elles deviennent des héros-ïnes. En retour, les héros-ïnes le servent en tant qu'associé-e-s, ce qui augmente la puissance de leur maître.

Cette histoire, commune à bon nombre d'agent-e-s libres, était aussi cette de Badave, Aseter et Pyra, constatait Vengeur. Dans des circonstances nébuleuses qu'il ne serait pas en mesure d'établir, Badave s'était éveillé. Il vécut ensuite, selon ce que Vengeur en savait, un long calvaire apocalyptique jusqu'à ce qu'il réussisse à se fondre dans un environnement marginal avec d'autres agent-e-s libres, derrière une insoupçonnée plantation de métal sauvage oubliée dans un souterrain urbain abandonné. Là, Badave réussit à échapper à ses tourmenteurs. Peu de temps après, il rencontra, initia, et guida un nouveau venu du nom de Aseter, un type bien qui devint son ami. Par chance, Aseter trouva l'endroit tout juste après son éveil. Contrairement à Badave, il n'eut pas vraiment le temps de souffrir, et l'expérience de Badave lui permit de survivre dans sa nouvelle condition en évitant la douleur.

Un jour, ils firent la connaissance de Vengeur, un jeune superhéros idéaliste, petite puissance émergente arrivée récemment d'on-ne-sait-où, avec des allures de justicier semi-mercantile. Vengeur devint connu comme celui qui frappe les impitoyables oppresseurs de ce monde, particulièrement si ce sont des adversaires vulnérables et qu'il peut faire de ses actes bienfaisants une occupation qui sert ses propres intérêts. Vengeur hésitait à former des associé-e-s : il ne possédait pas encore beaucoup d'expérience, et craignait que cet investissement l'affaiblisse à un moment crucial de son ascension et de la consolidation de son petit pouvoir. De plus, il formait déjà deux personnes, dont Pyra, ce qui représentait une certaine charge de travail. Il reconnut cependant un grand potentiel en la résilience de Badave et la force loyale d'Aseter, ce qui le décida à les prendre sous son aile. Grand bien lui fasse : ses allié-e-s lui furent d'un heureux secours tout au long de ses tumultueuses aventures dans Comiscole.



Un Simple dilemme II


Malgré les comportements étranges de leur maître-associé, ses héros-ïne-s continuaient à lui obéir et à le respecter inconditionnellement. Ils et elle durent, tôt ou tard, songer à l'écart entre leur confiance et la santé mentale de Vengeur. «C'est Vengeur», pensait Badave, «...qui avait survécu à la mort menaçante certaine et impitoyable». Comment avait-il fait ? Badave ne saurait le dire avec précision. Ce dont il se souvient, c'est de la brutale irruption de la troupe dans cet endroit, puis de l'attaque violente et soudaine d'une créature contre eux et elle. La chute sans équivoque de Vengeur au combat, fauché par un coup de griffes impressionnant, provoqua l'affaiblissement immédiat de ses associé-e-s et, par extension, leur fuite précipitée. Quelques jours plus tard, Vengeur les retrouva grâce à un individu bizarre. Celui-ci, sombre et brumeux, habillé de gris, l'accompagnait, le guidait, le soutenait physiquement en raison de sa faiblesse. Il montra du doigt à Vengeur ses associé-e-s, puis dit qu'il devait partir. Vengeur remercia celui qu'il nommait «le sage», et des retrouvailles semi-émouvantes eurent alors lieu avec ses associé-e-s, tandis que «le sage» s'éclipsait. Il fallut à Vengeur quelques temps pour récupérer, même si ce fut bien peu en comparaison d'une personne normale, et il sembla à Badave que la guérison de Vengeur, même pour un superhéros, avait été spectaculaire.

«C'était Vengeur», pensait Aseter, «...le plus puissant du groupe, le protecteur, celui qui augmente nos aptitudes naturelles». Ainsi, Vengeur améliorait l'agilité de Badave et il le rendait même capable de flotter dans les airs, à environ un mètre du sol; la force d'Aseter s'amplifiait légèrement en la présence de son maître, et Pyra, euh... en fait, Aseter ignorait de quel pouvoir Pyra pouvait bien disposer, malgré son entraînement relativement long. «C'est Vengeur», pensait Pyra, «...qui nous guide si bien depuis presque le tout début». Il méritait de continuer à être leur chef, il méritait leur confiance malgré sa bizarrerie de plus en plus évidente. «Il doit avoir des raisons qu'il ne nous donne pas», rationalisa Aseter, le héros aux allures de prince déchu. Et, effectivement, Vengeur leur en disait le moins possible.

Pyra regardait au loin, vers le nord, intéressée par la mince colonne de fumée qui indiquait leur destination. Elle s'ennuyait du feu, et espérait maintenant le revoir bientôt. Le feu la fascinait, la séduisait, depuis de nombreuses années. Pyra transportait toujours quelque chose pour faire du feu avec elle, question de se réconforter si le besoin s'en faisait sentir. Dans ce pays si glacé, duquel Pyra se sentait bien étrangère, une petite flamme ravivait sa force intérieure. Depuis son arrivée dans ce triste monde, sa frustration grandissait à chaque jour à l'idée de ne pas pouvoir disposer du feu comme elle l'entendait. Bientôt, bientôt, songea-t-elle, elle le reverrait. La fumée qui s'échappait du site de l'écrasement de l'objet volant quelconque rallumait ses espoirs.

Malgré l'estime et le respect de ses amis envers lui et ses qualités de leader, dont Vengeur ne doutait certes pas en général, il ne savait plus trop quoi faire. Il constata soudainement que cela faisait un certain nombre de fois, en peu de temps, que cela lui arrivait. La majeure partie du temps, les choses se passaient bien; sans nécessité de vraiment se questionner, l'intuition menait le bateau, et Vengeur ne voyait pas de problème avec sa capacité de penser. Sauf que, lorsque l'intuition fonctionne moins bien, ou ne peut être invoquée, les choses se compliquent. Vengeur se retrouve alors confronté à ses limites, et vit un court épisode de lucidité dans lequel il se rend compte à quel point il lui est devenu difficile d'opérer quelque travail mental que ce soit par le fruit de sa volonté.

Présentement confronté à une telle prise de conscience, il s'arrêta et fit le point. Il savait qu'il devait traquer la créature. Il savait qu'elle se situait au nord. Seulement, son esprit se trouvait dans un état pitoyable. Devait-il passer par les marais ou la forêt ? Les deux menaient éventuellement vers la direction souhaitée; il ne s'agissait que de bien s'orienter tout au long du trajet. Devant un simple choix sans conséquence apparente, sa raison paralysait, incapable de rassembler la force mentale nécessaire à l'ultime prise de décision.

Vengeur fut distrait par ses propres pensées. Une vieille anecdote lui revint en tête, balayant du même coup son introspection, ses doutes, et la présence d'esprit la plus élémentaire qui lui dictait qu'il devait prendre une décision. Le superhéros se souvint que, un jour, il se promenait dans les tréfonds de l'univers duquel il originait, cherchant un-e quelconque agent-e libre à corriger pour ses (prétendus) méfaits, car la vie de superhéros implique quand même une certaine responsabilité morale et le sens du devoir, de temps en temps. Il arriva devant un simple d'esprit du nom d'Alain. L'activité ludique principale d'Alain le Simple consistait à lancer des sandwiches en direction du plafond dans le but de les faire coller (mais, en fait, il n'y avait pas de plafond).

Lorsque Vengeur le questionna sur ses intentions, «Que fais-tu encore, sot ?», Alain le Simple lui répondit qu'il se faisait justice, par ses actes fort délinquants, par rapport à la gardienne nommée Vimesh, une entité des plus redoutables. Alain croyait en effet que Vimesh abhorrait les sandwiches collés au plafond, conclusion discutable que toute personne sensée pouvait remettre en cause. C'est alors que Vengeur se mit à douter... après tout, cette Vimesh n'était (peut-être) qu'une légende. Il prit un air snob, regarda un peu au-dessus de l'épaule du Simple, et lui répondit : «Écoute, je pense très sincèrement, après un effort de logique implacable, que tu ne comprends pas du tout la portée du phénomène». Vengeur détourna la tête et Alain le Simple fut totalement dépassé. C'est ainsi que le Vengeur punit encore une fois la bêtise des êtres inférieurs et qu'Alain le Simple, soudainement illuminé (mais ne comprenant toujours rien), tenta de devenir un de ses alliés. Or, lorsque son illumination de béatitude se termina et qu'il voulut proposer une association à Vengeur, celui-ci se trouvait déjà très loin et, de toute manière, il n'aurait jamais voulu d'Alain le Simple. Non mais quel boulet !

- Badave : Euh... Vengeur ?

Quelques instants s'étaient écoulés, et Badave venait signifier à son maître-associé que leur pause avait assez duré. À ce moment bien précis, Vengeur pensait au truc que devait étendre Alain le Simple sur ses sandwiches pour les faire coller au plafond théorique. En regardant une fois de plus vers le nord, cela lui rappela la couleur et la consistance des marais qui s'étendaient au loin. De leur point de vue surélevé, les marais ressemblaient à une sorte de pâte jaune-brune avec des touches verdâtres. Vengeur sourit, amusé par cette métaphore, puis pointa du doigt les marais à Badave. Les allié-e-s de Vengeur acquiescèrent, croyant qu'il leur indiquait la direction à prendre. Puis, ils commencèrent à descendre lentement la colline vers les marais, Vengeur ayant lui-même oublié que ses pensées vieilles de quelques minutes n'avaient rien à voir avec une quelconque décision consciente d'aller par là.



La Traversée des marais


Le superhéros vivait du découragement. En effet, Vengeur et ses valeureux allié-e-s (Badave, Aseter et Pyra) déambulaient difficilement dans un environnement des plus désagréables. La température on ne peut plus froide de la région contrastait de façon spectaculaire avec le microclimat des marais dans lesquels se trouvaient Vengeur et ses héros-ïne. Ainsi, il faisait relativement chaud, une chaleur amplifiée par une humidité pénétrante, stagnante, qu'aucun vent ne pourrait jamais balayer. Une végétation abondante, composée en majeure partie de mauvaises herbes poussant jusqu’à un mètre de haut au-delà de la surface de l’eau – les seules qui pouvaient survivre à un tel endroit – régnait sur les marais. Les plantes rendaient ardue la progression des ami-e-s de Vengeur, et les nombreux insectes qui résidaient en elles défendaient leurs habitations contre l'envahisseur.

- Badave : Tabarnak !

Badave bougeait constamment pour contrer – sans réussir – les affreux insectes qui attaquaient sans relâche le haut de son corps. La partie inférieure était épargnée, car – une bien piètre consolation – Badave baignait dans la fange jusqu'à la ceinture. Vengeur et Pyra, plus petit-e-s, étaient mouillés presque jusqu'aux épaules. Pyra, justement, espérait que malgré ce milieu propice à la prolifération de formes de vie pathogènes, le groupe ne se verrait pas contaminé par une quelconque maladie. Les services médicaux de la région n'étaient pas ce qu'il y avait de plus moderne, et que dire de la xénoimmunologie... (rien).

Comme si cela n'était déjà pas assez pour ébranler le moral des aventurier-ère-s les plus aguerris, une brume épaisse portait l'odeur de la putréfaction. Elle flottait en permanence sur l'endroit car, faut-il le rappeler, le vent ne délogerait jamais l'atmosphère moribonde de l'endroit. Même si la brume masquait les repères visuels nécessaires à l'orientation, la troupe de Vengeur ne s'égarerait pas. Le superhéros pouvait, à n'importe lequel moment, utiliser ses perceptions supersensorielles pour voir au-delà des embûches du monde physique.

- Aseter : Bon, bien, je pense que mon manteau va vraiment être fini après cela...

Il s'inquiétait quelque peu pour ses vêtements mais ce sentiment n'était pas tout à fait sincère. Depuis longtemps, la tenue vestimentaire de Aseter ne présentait plus que des vestiges délabrés de sa dignité originelle.

- Badave : Quel manteau ?

La remarque de Badave était bien sûr ironique; Aseter répondit par un sourire complice.

- Badave : Là, le pire qu'il pourrait arriver, c'est de rencontrer le monstre des marais.
- Pyra : Quel monstre ?
- Vengeur : Le tueur.
- Badave : Ouais, le monde du coin disait qu'il y a une espèce de créature qui vit ici, dans la swamp. Ils l'ont appelé Fredjaz. Je n'ai pas réussi à avoir de détails, puis quand j'en ai, c'est contradictoire mais à peu près tout le monde me dit que c'est un humanoïde.
- Aseter : Je suppose que si c'est un tueur, le monde qui le croise ne survit pas trop.
- Badave : C'est probablement cela. Sauf que ce sont juste des «entendu-dire-que».
- Aseter : Mais je pense à cela, si c'est un humanoïde, il ne doit pas se promener aussi creux. Cela n'a pas de but.
- Pyra : Bien, on est bien là, nous ! Et puis c'est peut-être une créature qui vit dans l'eau.
- Badave : Je ne sais pas. Vengeur, qu'est-ce qu'on fait ici ?

Badave posait sa question avec la plus grande franchise du monde.

La troupe marchait vers le nord depuis la décision plus ou moins claire de Vengeur de passer par les marais pour atteindre le site de l'écrasement de l'objet volant. Aseter croyait que, lorsque Vengeur avait pointé vers les marais, il voulait passer sur le bord du marécage, en le contournant. Dans les faits, Vengeur les menait plutôt de bord en bord, linéairement, d'un bout à l'autre. Bien entendu, c'était la trajectoire la plus directe (et la plus humide), mais peut-être pas la plus facile. Au-delà d'un quelconque monstre, peut-être que des animaux sauvages se cachaient dans les eaux peu profondes du marécage...

Le découragement dû au désagréable marécage atteignait légèrement Vengeur malgré son incroyable détermination. L'ambiance malheureuse, physiquement aversive, et la possibilité de confronter une créature menaçante lui rappelèrent l'époque pas si lointaine où son équipe comptait quatre, et non pas trois, héros-ïne-s. C'était bien avant son arrivée dans le monde étrange où il se trouvait maintenant. Alors qu'il n'en était qu'à ses débuts dans l'univers de Comiscole, et éminemment seul, Vengeur tentait de passer inaperçu. Il explorait son nouvel environnement patiemment avec l'intention d'augmenter sa puissance en secret avant de se révéler en tant que superhéros.

Au cours d'un quelconque après-midi, un événement vraiment unique se produisit dans la vie de Vengeur. Fourbu de ses efforts héroïques pour échapper à la confrontation d'entités plus puissantes, il éprouva momentanément le terrible besoin de démolir quelqu'un pour démontrer à tous et à toutes – comme si c'était nécessaire – à quel point il était viril et puissant. Le jour de la sortie de la garde-robe du superhéros venait d'arriver. Cela allait rocker pas possible, pensait-il (en d’autres termes, mais c’était l’essence de sa réflexion).

Continuant sa quête vers la puissance ultime en déambulant dans Comiscole, Vengeur arriva dans un vieux souterrain urbain caractérisé par une communauté d'agent-e-s libres (et autres créatures négligeables) dont plusieurs affectionnaient le food hockey, p.ex. hockey-jus, hockey-biscuit moudur (il s'agit d'un biscuit dont la dureté change en fonction des circonstances). Les âmes sans maître, éveillées, vivaient près d'une plantation de métal. Cette localité comportait des endroits assez erratiques. Les agent-e-s libres, réfugiés dans cette zone insolite, vivaient dans une peur totale des Gardiens, qui figuraient parmi les entités les plus puissantes de tout Comiscole. Quand les Gardiens, ces êtres d'un pouvoir inégalé (dit-on), arrivaient quelque part, ils avaient tendance à réaffirmer leur autorité en anéantissant à peu près tout ce qui traînait là – du moins, c'est ce que les agent-e-s libres racontaient. Si les Gardiens se souciaient en général assez peu des créatures aussi mineures que les agent-e-s libres, il leur arrivait de faire des expéditions punitives. Cela ne se produisait pas souvent, mais nul n'était à l'abri de leur colère arbitraire.

À ce moment-là, une personne insoupçonnée, une certaine Déléa, occupait l'endroit en compagnie d'autres agent-e-s libres. Elle manifestait sa grande joie à l'idée de ne pas se trouver dans une situation aussi précaire que les autres agent-e-s libres et de ne pas avoir besoin de se cacher autant qu'eux et elles. Vengeur ne comprit pas tellement comment pouvait-on, spontanément, être aussi content de ne pas faire quelque chose qu'on ne faisait en réalité à peu près jamais vraiment de toute manière, mais il ne dévoua pas sa puissante raison à tenter un instant de plus d'expliquer pareil comportement.

En fait, se cachant sous les traits gracieux de Déléa se trouvait une créature fort violente aux dires de certains. Évidemment, Vengeur se rendit immédiatement compte qu'elle était plus qu'il n'y paraissait grâce à ses perceptions supersensorielles. Il crut même que Déléa était du type de celles que l'on nomme «démons inférieurs» à cause de leur grade subalterne. Mais que pouvait bien faire pareille créature en ces lieux ?

Vengeur, saluant l'assistance d'agent-e-s libres qui l'attendaient (en fait, ils et elles attendent toujours plus ou moins consciemment et explicitement un-e maître-sse), découvra alors un but à ses errances de la journée, car Déléa tentait de subvertir des agent-e-s libres. Le digne Vengeur s'intéressa alors à elle, ce qui lui permettrait probablement d'écraser la démone au moindre faux mouvement, question de se remonter (vers la radiance ultime, sans aucun doute). Il demeurait toutefois vigilant, car ne sait-on jamais... Justement, Déléa continuait ses machinations pour dominer les âmes en tâchant de tenir Vengeur vaillamment en-dehors de tout cela, sans connaître sa très élevée position de superhéros dans la hiérarchie mystique. C'était là une faute grave, mais on n'eut rien de moins espéré de quelqu'un de la sorte ! Vengeur lui adressa alors la parole.

- Vengeur : Écoute, Déléa – vile créature – je pense que tu ne sais pas du tout à qui tu as affaire et, par conséquent, tu n'est pas en mesure de mettre en doute mes dires, même si en fait je n'ai encore rien dit.

Vengeur venait, pour la toute première fois, d'affirmer résolument sa puissance et de susciter l'admiration des autres, qui se rangeaient nombreux-ses, et indubitablement, de son côté, tandis que Déléa bouillonnait de rage de lui balancer une taloche dans le front. La prétendue démone ne le fit pourtant pas, et décida plutôt de se rendre ailleurs pour semer la destruction en guise de vengeance.

Or, Vengeur l'arrêta avant qu'elle puisse s'enfuir et réussit finalement, après un bref combat, à la démasquer. Il lui apparut alors que Déléa n'était pas une démone inférieure. Il s'agissait d'une créature hybride excessivement rare, et qui tentait d'augmenter sa puissance par des moyens secrets. Vengeur prit acte de ses capacités et en fit sa première apprentie. C'est peu de temps après qu'il rencontra Pyra puis, éventuellement, il entraîna aussi Badave et Aseter à devenir des héros.

Vengeur reprit ses esprits et retomba dans la réalité peu magique de sa marche dans le marécage boueux. Le niveau de la fange baissait progressivement, au fur et à mesure que lui et son équipe approchaient de la rive nord des marais. Invoquant alors ses perceptions supersensorielles, Vengeur entendit des personnes qui discutaient à quelque distance de là. Il signala alors à ses coéquipier-ère-s, d'un geste sec de la main, de ralentir et de ne plus faire de bruit.

Vengeur, Badave, Aseter et Pyra se rapprochèrent lentement de l'endroit que Vengeur avait identifié comme le lieu du bruit vocal. Ils arrivèrent à la limite du marais et en sortirent sans hésitation, en silence. Un épais pan d'herbe haute bordait les berges. Les héros-ïne se postèrent juste derrière le foin avec leur maître et commencèrent à épier un groupe de jeunes qui semblait se disputer. Après quelques instants, Vengeur évalua que le danger devait être à peu près nul. Il s'avança alors vers les inconnu-e-s...








La suite...

...au CHAPITRE XII







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