
| TOME I : Hoverbus de l'enfer CHAPITRE I |
| Bienvenue sur la planète Camza |
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Bayleaf Mountain disposait d'une grande école secondaire accueillant les enfants et adolescent-e-s de tout North Valley. Le transport scolaire, qui faisait la fierté de tout le monde, était ultra-moderne grâce à une généreuse subvention de l'Earth Corporate Union. Les adolescent-e-s voyageaient à grande vitesse par hoverbus, des transports légers qui volaient à basse altitude.
Une firme privée, Transport Pélican, s'occupait de gérer le service de transport scolaire. Depuis quelques mois, des changements dans l'administration créaient un certain mécontentement parmi les conducteur-trice-s des hoverbus. Les discussions entre les représentant-e-s de Transport Pélican et du syndicat restaient toujours secrètes. Des rumeurs couraient à l'effet que des problèmes de sécurité importants existaient et que cela expliquait certains «incidents» et le roulement élevé de personnel. Malgré tout, la vérité était que personne ne le savait vraiment, mis à part quelques conducteur-trice-s de hoverbus qui avaient «décidé» de garder le silence. Les tensions entre la compagnie Transport Pélican et le syndicat aboutirent à une grève des employé-e-s associés au transport scolaire. Les problèmes, qui paraîssaient sérieux, n'étaient toujours pas connus de la population. Après deux semaines de grève, les parents devinrent particulièrement contrariés face à cette situation, qui défavorisait les familles vivant loin de Bayleaf Mountain. Les jeunes de plusieurs de ces familles, à leur grande joie insouciante, manquaient l'école puisque leurs parents ne pouvaient pas toujours les transporter. Néanmoins, la grève se déroulait sans incident, et des lignes de piquetage se dressaient à chaque matin devant les garages abritant les hoverbus, tout près de l'école secondaire. |
| Un Matin pas comme les autres |
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Driver se leva, s'habilla et alla déjeuner en écoutant la radio communautaire. Son père se trouvait déjà là, silencieux comme toujours. Bien que peu militant, Driver suivait les recommandations de son syndicat et, ce matin-là, il devait se rendre sur les lignes de piquetage avec plusieurs autres conducteur-trice-s. Bien que cela lui permettrait de toucher une allocation syndicale toute droit issue du fonds de grève, il envisageait la chose avec peu d'enthousiasme. Peu sociable, il continuait de surnager son existence dans une sorte de brume du temps, d'angoisse et de méfiance indéfinies, comme s'il portait un lourd fardeau avec résignation. Driver vivait avec son père. Ce dernier, qui était aussi conducteur de hoverbus, ne pouvait plus travailler à la suite d'un accident survenu quelques années auparavant dans des circonstances pour le moins nébuleuses. Depuis ce temps, il s'enferme dans un silence lourd et est à toute fin pratique invalide. Driver prenait soin de son père en-dehors de ses heures de travail. Il songeait à cette situation tout en écoutant la radio de façon distraite. Après l'accident, son père parla avec son patron, puis avec le président du syndicat, puis avec son fils, et il ne dit plus jamais rien. Le père de Driver avait fait trois requêtes avant de se retirer dans les limbes. La première requête était que son fils devienne conducteur du hoverbus 317 à sa place. Pour des raisons qui ne furent jamais précisées, l'employeur et le syndicat acquiescèrent immédiatement à cette demande et firent des pressions sur son fils pour qu'il accepte, allant jusqu'à le former et lui offrir une prime salariale. La deuxième requête était qu'il change son nom, Doyto, pour «Driver». Driver, qui n'avait jamais vraiment eu de but ou d'espoir dans la vie, s'était conformé aux souhaits de son père. Il ne les remettait pas en cause, car ceux-ci avaient fait d'un individu sans avenir un individu sans but, mais avec une vie honnête. Driver allait repenser à la troisième requête de son père lorsqu'il fut ramené à la réalité par l'animateur de radio communautaire. Celui-ci annonça que le transport scolaire serait assuré ce matin-là puisque des briseur-euse-s de grève avaient sournoisement été engagés la veille par Transport Pélican. Le père, qui regardait généralement le vide, se tourna immédiatement vers son fils, et le fixa intensément dans les yeux, l'air paniqué. - Driver : Fuck ! Le rituel ! Driver courut immédiatement à sa voiture et démarra en grande hâte en direction du garage où les hoverbus attendaient. |
| La Surprise |
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Au moment où Driver embarquait dans sa voiture, les briseur-euse-s de grève de Transport Pélican se trouvaient déjà devant le garage, devançant l'éventuelle ligne de piquetage d'au moins une demi-heure à trois quarts d'heure. Ils et elles restaient devant les portes ouvertes des hangars sans être en mesure de se décider. L'un d'entre eux-elles se décida à briser le silence et, par le fait même, la grève qui ne tenait plus que par un fil des plus symboliques. - Gordon : Allons, on a eu nos consignes, c'est le temps d'y aller. On ne veut certainement pas se faire prendre par les branleux-ses de pancartes. Le commentaire antisyndical que Gordon venait de faire visait à les encourager, car, dans l'ensemble des personnes présentes à ce moment-là, aucune ne prenait particulièrement pour les patrons. Ce n'était que de circonstance. Les autres acquiescèrent donc et se dirigèrent vers les hangars. Plusieurs d'entre eux-elles ne feraient pas cela en temps normal, mais les fins de mois s'avéraient difficiles ces années-ci sur la planète Camza... Gordon se remémorait la rencontre de la veille avec les responsables de la logistique du transport scolaire de la compagnie. C'était la première – et la seule – réunion des briseur-euse-s de grève avec les patron-ne-s de Transport Pélican. Les briseur-euse-s de grève comprirent rapidement que les gestionnaires de la compagnie avaient procédé en secret pour le recrutement en s'adressant à des pilotes de hovertransports en chômage. Gordon faisait partie de ceux-là. Après plusieurs années de loyaux services, il dut quitter ses fonctions dans une compagnie de transport lorsque celle-ci fut achetée par un concurrent soucieux de réduire ses coûts d'opération. Partant de là, il travailla de temps à autres, décrochant quelques contrats mais, dans l'ensemble, la situation demeurait très précaire. Sa condition, histoire si souvent racontée, se traduisait par une quête bien simple, celle de la recherche de sécurité; de quel avenir peut-on espérer quand, passé quarante ans, avec une petite famille, on doit se contenter de survivre sans garantie dans une colonie lointaine d'une petite planète pratiquement abandonnée aux confins de la galaxie ? Comme pour les autres briseur-euse-s de grève, le contrat arrivait à point nommé. Ces gens possédaient tous-tes au moins quelques années d'expérience professionnelle; les explications techniques furent brèves, d'autant plus que les trajets étaient préprogrammés dans les ordinateurs de bord. Les pilotes, munis des clés des hoverbus, entrèrent chacun dans celui que les responsables de la logistique du transport leur avaient attribué. Gordon devait, avec l'aide de cinq de ses collègues, couvrir le secteur de la ville de Red River. Il démarra nonchalamment «son» hoverbus, le 317, puis jeta un regard pour voir ce qui se passait dehors. Déjà, quelques-un-e-s de ses très temporaires collègues décollaient avec empressement vers Awake Falls. Gordon attendit son tour, qui vint en dernier, et décolla prudemment. Il prit un peu d'altitude, vira vers le sud et activa le pilotage automatique. Il remarqua un type arriver en catastrophe avec sa voiture devant le garage et se dit que les problèmes avaient été évités de justesse. Pour des raisons différentes de celles qu'il avait en tête à ce moment bien précis, il se trompait. |
| Le Rituel |
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Driver arriva trop tard au garage. Il aperçut le dernier hoverbus, le 317, celui qu'il pilotait avant la grève, passer à quelque distance de lui. Paniqué, désespérément surexcité, il ne savait plus quoi faire. Devant lui, impuissant, ses pires cauchemars se réalisaient, et la finalité de son existence venait de s'écrouler. Il sortit de sa voiture, ébranlé, se prit la tête entre les mains, et tenta de se calmer. Après quelques instants sans fin durant lesquels les pensées se bousculaient à n'en plus avoir de sens, il regagna une fraction de ses esprits. Il courut vers le garage, le traversa, et entra dans l'école. Il tâcha de trouver un communicateur public, inséra sa carte de crédit, et voulut sans plus tarder appeler un officier du syndicat. Repassant mentalement les personnes en charge, son choix s'arrêta sur un type nommé Wen-Den. Il occupait une fonction subalterne dans l'exécutif syndical mais Driver estimait que Wen-Den, petit homme d'action au visage inexpressif et aux traits figés, pourrait le mieux gérer la crise en posant des gestes concrets. Driver composa son numéro sur le communicateur public et attendit une réponse avec grande anticipation, faisant entre-temps nerveusement quelques pas aléatoires dans une position un peu improbable, à la fois debout et recroquevillé sur lui-même. Wen-Den décrocha enfin, ce qui soulagea légèrement Driver.
- Wen-Den : Oui ? Wen-Den, qui gardait son calme avec difficulté, appela alors la direction de l'école, puis celle de Transport Pélican. Après des échanges virulents, il comprit que la nouvelle administration de la compagnie de transport scolaire ignorait tout du rituel, tandis que l'administration scolaire n'avait appris que trop tard, par les médias, que Transport Pélican allait engager des briseur-euse-s de grève. Wen-Den se demandait par quel concours de circonstances l'ancienne administration avait bien pu omettre de transmettre des faits d'une telle importance à la nouvelle administration. Après examen des faits, il lui sembla que tout le monde avait compté sur quelqu'un d'autre pour le faire et que, finalement, dilution de responsabilité oblige, personne ne l'avait fait. La situation actuelle lui fit maudire la classe patronale dans son ensemble, qu'il considérait comme «une esti de gang d'incapables». Lorsque Wen-Den rappela Driver, les deux hommes comprirent rapidement que, en l'absence du rituel, un drame se préparait pour l'hoverbus 317, son conducteur et ses passager-ère-s. Afin d'intervenir au plus tôt, la direction de l'école, de Transport Pélican, du syndicat, et Driver, convinrent de se rejoindre à l'école pour faire le point sur la situation et mettre en place des actions immédiates. Entre-temps, ils-elles s'entendirent sur un fait : il fallait absolument contacter les pilotes des hoverbus. Peut-être n'était-il pas trop tard, peut-être la situation pourrait-elle être récupérée, peut-être que les problèmes ne surviendraient pas... Tous-tes espéraient, mais il s'agissait d'illusions sans sincérité. Avec une précision déterministe, la déclaration ancienne faite au père de Driver ne laissait pas place à interprétation. Les propos répétés, transmis à tous-tes les acteur-trice-s concernés par le père de Driver, et ensuite par Driver lui-même, avaient toujours été les mêmes, et cette obscure et cryptique missive du passé deviendrait bientôt le futur, la réalité claire et douloureuse d'une génération de jeunes innocent-e-s. C'est pour cette raison que, lorsque une responsable de la logistique du transport contacta les pilotes des hoverbus, tous et toutes leur répondirent, sauf celui du 317... |
| En Attendant Gordon |
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Dans la ville de Red River, les élèves attendaient le hoverbus, composant avec des sentiments au mieux mitigés, au pire franchement désoeuvrés, à l'idée de devoir retourner à l'école. Dans un des douze points d'embarquement de la ville, celui le plus au sud-ouest, les élèves se répartissaient à peu près également d'un bout à l'autre du quai d'embarquement. Un petit groupe, que la plupart des élèves craignaient, jasait un peu à l'écart de l'arrêt de hoverbus, plus précisément derrière celui-ci. - Bimas : Calice qu'il fait frette à matin. Bimas n'était pas levé depuis très longtemps, et avant cela, n'était pas couché depuis très longtemps non plus. Tombant pas mal par hasard sur un bulletin de nouvelles radiophoniques diffusé en fin de nuit, il avait appris, avec grand désarroi, qu'il devrait aller à l'école ce jour-là. Bimas ne comprenait pas la subtilité politique du recrutement de briseur-euse-s de grève par Transport Pélican, mais la conséquence était claire : le party était fini. N'ayant plus tellement la possibilité d'accumuler les absences sans se faire éjecter de l'école pour de bon, cette fois-ci (selon le directeur), il réussit à se mobiliser jusqu'à l'arrêt d'autobus grâce à une série d'efforts désorganisés (quitte à dormir une fois dans l'autobus... et en classe). Incertain de son état de conscience et peu crédule par rapport à l'heure à laquelle il était debout, le froid du vent de North Valley le ramenait néanmoins quelque peu à la réalité. - Stevard : Je ne te le fais pas dire, yo. On est dans le pire temps, mais au moins il ne neige pas. Heille, as-tu mon stock ? Bimas, qui tentait de finir son secondaire avec grande peine, depuis plusieurs années déjà, donna à son jeune protégé de quoi rendre le voyage et la fin de mois plus agréables. Question d'entretenir son amitié, il venait de lui en donner un peu plus quBimase ce que le client en demandait. Ils échangèrent des regards complices. Bimas suivait ses cours dans une classe spéciale. Il approchait de la vingtaine; sa barbe et son aspect peu original, trop calme et sûr de lui, le trahissaient. Reconnu comme un délinquant, le système d'éducation tentait désespérément de le raccrocher à quelque chose. Bimas, en individu débrouillard, avait trouvé le moyen de rendre ses années d'école «rentables» et «formatrices», de sorte qu'il n'était pas particulièrement pressé de quitter son institution d'enseignement. De son côté, Stevard représentait la relève : à douze ans, il venait d'entrer lui aussi dans une classe spéciale, avec beaucoup d'encadrement, afin d'éviter qu'il ne fasse naufrage en cours de route (même si c'était déjà assurément trop tard). Petit fauteur de troubles aux cheveux blonds, arrogant et calculateur, il profitait énormément de son amitié avec Bimas. Ce dernier croyait beaucoup en lui et lui assurait sa protection.
- Miréa : Coudonc, qu'est-ce qu'il fait, le chauffeur ? Elle pointa un jeune à quelque distance de là. Aaha se faisait appeler Trois-X par les gens qui la connaissaient un peu. À l'époque de l'école primaire, Stevard l'appelait Trois-A à cause de son nom mais, lorsque Bimas «engagea à temps partiel» Aaha, il modifia bien vite son surnom pour qu'il reflète en quelque sorte le rapport d'«affaires», comme il se plaisait à le nommer, qu'il avait avec elle. En compagnie de ses deux cousines, Miréa et Mahare, elle servait d'«exploitation» de Bimas après une assez courte histoire de fréquentation des plus agitées. Malgré leurs quatorze ans, elles faisaient partie d'une sorte de réseau clandestin de l'école dont Bimas «administrait» une part importante. Il avait, un peu par auto-dérision, développé tout un vocabulaire d'homme d'affaires pour parler de ses activités peu recommandables, ce qui faisait bien rire tous-tes les élèves tellement ils et elles trouvaient cela ridicule – mais cela faisait partie de l'image. Les autorités n'y comprenaient rien, constatant naïvement que, en apparence, Bimas ne vendait rien. - Bimas : Stevard, va le chercher, j'ai besoin d'une update sur notre business. Stevard fit des signes à Tyscar, mais ce dernier ne les vit pas, car il était de côté. Il alla donc le voir directement pour lui parler. Après de brèves salutations et quelques gestes, il ne fut pas nécessaire d'insister davantage; Tyscar arriva promptement, suivi de Stevard. - Mahare : Salut Tyscar... Tyscar avait sensiblement le même âge que Mahare, et il avait récemment découvert sa sexualité en sa compagnie. Elle l'avait initié mais, en fait, c'était une «récompense» que Bimas avait donné à Tyscar pour des services rendus. Tyscar, plutôt petit, les cheveux rasés, faisait partie de ces gens qui comprennent implicitement le fonctionnement des choses et considèrent ne rien avoir à perdre. Il était d'une agressivité impressionnante envers les personnes qu'il détestait et qui lui nuisaient activement. Un jour, Stevard l'avait vu réduire un sportif hautain de cinquième secondaire en bouillie dans la cour d'école. Ledit sportif, qui avait voulu essayer ses griffes sur lui, ne se doutait pas que ce «petit jeune» était en réalité un redoutable pit-bull. Quelques jours plus tard, Bimas en faisait officiellement un de ses batailleurs. Cette «opportunité» avait créé des frictions importantes dans sa relation avec son frère un peu plus vieux que lui, Dunwill. Mais Tyscar considérait son frère comme un profond raté à l'esprit peu aiguisé et, dans les faits, sa perception était plutôt juste.
- Tyscar : Salut ! Ils parlèrent «affaires» tandis que Mahare se questionnait silencieusement sur son futur relationnel avec Tyscar en regardant la glace se former sur ses gants. Bien qu'il ne s'agissait, en théorie, que d'un parmi tant d'autres, elle s'attachait à lui maintenant qu'il se tenait dans l'entourage de Bimas et qu'elle apprenait à le connaître. En repensant à ses souvenirs d'enfance qui la rendaient nostalgique, il lui semblait de plus en plus clair qu'il et elle étaient fait-e-s l'un-e pour l'autre. Tyscar, quant à lui, ne se souvenait pas vraiment de ce qui s'était passé entre elle et lui. Il lui arrivait d'avoir des doutes, mais les psychotropes, pris en excessive conjonction, avaient grandement nui à sa mémoire, ce soir-là. Pendant ce temps, Miréa parlait à Aaha de son grand malaise moral de toujours. Elle se demandait où elle allait avec sa vie dont elle n'était pas particulièrement fière. Aaha, qui ne se posait pas de questions de cet ordre, ne pigeait absolument rien des paroles de sa cousine. Elle se contentait de la fixer en attendant que cela passe. Floues, sans fil conducteur, entrecoupées de nombreux «tsé, man, veux dire» et de quelques blasphèmes qui mettaient en évidence toute sa douleur, il ne s'agissait finalement que d'un ensemble de mots aux allures de poème expérimental instantané typique d'une fin de nuit de la poésie bien arrosée. La misère humaine prit une pause momentanée. Le hoverbus 317 approchait lentement de l'arrêt, ce qui créa de la distraction chez les jeunes. Il passa au-dessus de leurs têtes, s'arrêta, puis changea d'orientation avant de venir atterrir.
- Bimas : Il est slow à matin. Tyscar le regarda et fronça les sourcils. Comme Bimas, il ne savait pas ce qui clochait, mais il avait lui aussi une sorte de pressentiment que quelque chose avait changé. Ils ne se trompaient pas. Le hoverbus se posait maintenant au quai d'embarquement. Les élèves entrèrent promptement, histoire d'échapper au froid humide presque permanent de Red River. - Bimas : On va embarquer dans le pont d'en-dessous, puis on va la jouer low-profile pour à matin, juste au cas où. Ils et elles entrèrent alors dans le hoverbus, se mêlant aux autres élèves de Red River que le conducteur était allé chercher avant eux et elles dans l'un des deux arrêts centraux de la ville. |
| Le Retour vers Bayleaf Mountain |
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Gordon regardait les élèves nonchalants monter dans son hoverbus, arrêté pour l'occasion à la seconde des deux stations de Red River dont il s'occupait. Il ne les voyait cependant pas tous-tes; le hoverbus était construit sur deux ponts, un au-dessus de l'autre, de sorte qu'il puisse transporter deux fois plus d'élèves qu'un hoverbus simple, pour un total de deux cent. Les élèves le regardaient, curieux, ne comprenant pas pourquoi ce n'était pas leur chauffeur habituel, Driver, qui les accueillait de sa mine sympathique bien que résignée. Gordon se faisait avare en commentaires, se contentant d'avoir l'air occupé et contrarié. Un peu nerveux, il vérifiait si tout se passait bien pour ses passager-ère-s du pont supérieur de façon directe, et par le biais de la caméra de surveillance pour le pont inférieur. Les élèves connaissaient la routine d'embarquement et suivaient la procédure avec obéissance. Les choses changeraient peut-être lorsqu'ils et elles comprendraient finalement que le chauffeur est un suppléant (un grand classique) mais, pour le moment, tout se passait bien. Le flot d'élèves entrant se tarit et peu de temps après vint le moment du départ. Gordon s'assura que tous-tes étaient prêts avant de redémarrer les moteurs et d'amorcer le décollage. Arrivé à une altitude convenable, il mit le cap vers le nord et appuya sur l'accélérateur. L'hoverbus était lancé de nouveau, cette fois-ci avec sa cargaison de jeunes en apprentissage. Gordon se dit que tout roulait convenablement, mais il s'inquiétait par rapport à son arrivée à l'école secondaire de Bayleaf Mountain. Il espérait que la situation ne dégénérerait pas une fois là-bas, que le syndicat ne ferait pas d'histoires. Il examina brièvement l'unité de communication du hoverbus, et le constat que celle-ci fonctionnait bien le rassura. «Si des problèmes nous attendent, on va le savoir», se dit-il. Quelques mètres derrière le conducteur, dans la section surtout occupée par des élèves de quatrième et cinquième secondaire, se trouvait Amoron. Petit, un peu large et aux lunettes épaisses, il éprouvait une certaine misère à penser à quoi que ce soit tant ses difficultés respiratoires étaient prenantes ce matin-là. Il devait respirer fort, par la bouche, pour le plus grand désespoir des gens autour de lui. Un de ses voisins, Big D., commençait à s'impatienter. - Big D. : Tabarnak de Moron, c'es-tu toi qui fait ce bruit-là ? Bien entendu, à cause de son nom, les gens le surnommaient Moron. Les parents d'Amoron avaient voulu l'appeler Amon mais une erreur de langage du père, passablement intoxiqué lors de la procédure administrative, en décida autrement. Bien que ce fut infiniment drôle sur le coup, cette insignifiante bavure prit de grandes proportions (dans tous les sens du terme) quand Amoron se fit rejeter à l'école à cause de son nom; la situation empira encore davantage quand il devint gros à force de passer sa vie à manger. Face à l'adversité, Amoron avait tendance à ne pas dire grand-chose, et le reste du temps aussi. De toute manière, parler était chose exigeante pour lui, et il avait rarement quelque chose d'utile à dire. Big D., individu rudimentaire et peu tolérant, s'assoyait avec son cousin, Dankill, et ne se gênait pas pour rudoyer psychologiquement les gens qui l'agaçaient. Les deux jeunes hommes, futurs travailleurs manuels, étaient faits assez forts et semblaient en permanence dérangés par quelque chose. Personne ne savait pourquoi Big D. s'appelait ainsi. Certain-e-s croyaient que son véritable nom commençait par la lettre «d»; d'autres pensaient plutôt que c'était une question d'anecdote de douche après le cours d'éducation physique. Quoi qu'il en soit, ce matin-là les deux virils demeuraient silencieux. C'était habituel pour Big D., mais pas pour Dankill, qui pour une fois ne parlait pas des derniers modèles d'armes, ou encore de chasse, à son cousin. Il était préoccupé par son avenir et se demandait quand il recevrait une réponse à sa demande d'admission dans les forces armées terriennes. Ses réflexions furent troublées par un tumulte verbal aigu.
- Burnelle : Heille, c'est Moron ! Yark !!! Tu fais encore ce bruit-là ? Les deux filles assises derrière Amoron (Burnelle et Meldou) se plaisaient à railler plus ou moins amicalement quiconque croisaient-elles sur leur chemin. C'était ainsi à chaque matin. Dans l'ensemble, une véritable petite communauté s'était formée autour d'Amoron et le phénomène avait permis à des gens assez divers de créer des liens d'amitié, bien sûr aux dépens d'Amoron. Massi, de son habituelle lenteur, donnait par son silence un soutien aussi inespéré que involontaire à Amoron, qui ne réalisait pas tout ce qui se passait. Personne ne lui en tenait rigueur, toutefois, parce que, dans le fond, Massi c'était un type bien et tout le monde savait qu'il deviendrait un bon mécanicien tant il était méticuleux (mais il demeurait lent, alors on espère qu'il ne facturera pas à l'heure, mais bon, c'est une autre histoire, et puis personne ne pensait à cela). Avec son air égal, ses cheveux courts et ses yeux minces faits sur le long, il ne rebutait personne. Du côté des deux filles, les moqueries gratuites n'étaient pour Burnelle qu'un modeste réchauffement de son agressivité tandis que, pour Meldou, c'était un exercice de style. Cela traduisait bien les différences entre les deux filles : Burnelle souhaitait, comme Dankill, entrer dans l'armée, mais les deux individus ne s'entendaient pas très bien. Burnelle considérait Dankill plus comme un animal qu'un véritable individu, tandis que Dankill percevait Burnelle comme une excitée qui ne connaissait rien à l'armée. Meldou, de son côté, pensait davantage à son habillement qu'à son avenir, et c'était une personne plutôt accessible, alors elle s'entendait avec pas mal tout le monde. Ces quelques tirades à l'endroit d'Amoron ne constituaient qu'un préambule à une escarmouche verbale amicale entre ces personnes. Or, les échanges de bêtises n'éclateraient jamais, ce matin-là. Le hoverbus fut soudainement entouré d'une lumière intense, bien plus vive et aveuglante que celle du soleil. Ensuite, il essuya quelques turbulences aériennes excessivement rares à cette altitude. |
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La suite... |
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